L’heure de l’évaluation des dégâts et de la mise au travail a sonné

Professeur Eustase JANKY
Chef de service de gynécologie obstétrique
CHU de Pointe à Pitre
97110 Guadeloupe
Mail : eustase.janky@chu-guadeloupe.fr

Pointe à Pitre, le 25/11/06

L’heure de l’évaluation des dégâts et de la mise au travail a sonné

Comme un navire en détresse, notre CHU tangue depuis 6 mois, aspiré par les récifs. Il y aura-t-il miraculeusement un coup de vent pour le redresser, mais après, le vent soufflera –t-il dans le bon sens pour l’aider à avancer et atteindre un jour le quai ou alors un cyclone viendra –t-il de nouveau le dévier et cette fois l’anéantir définitivement.

Il ne m’est pas possible de réagir ni d’agir pour qui que ce soit, je réagis en mon personnel, en tant que médecin au CHU de Pointe à Pitre depuis 16 ans.

Durant ces 16 années, 3 directeurs se sont succédés, d’origine très différentes et d’attitude très différente. Pourtant aucun n’est resté. Et quelque soit leur méthodologie de travail, leur programme ou la feuille de route avec laquelle ils sont arrivés, ils n’ont jamais réussi à faire évoluer notre hôpital. Il y a un ‘truc’.

Durant ces 6 mois de grève, les médecins ont travaillés, ainsi que la majorité du personnel des services de soins, mais à quel prix et de quelle manière ?

Ceux-ci, soucieux de leur mission auprès des malades arrivaient bien avant l’heure d’embauche pour tenter de trouver à garer leur voiture à l’extérieur de l’hôpital et souvent très loin. Force est de reconnaître que les voitures étaient souvent cassées. Les médecins n’étaient pas mieux servis. Quelle humiliation que de voir le portail se fermer devant soi à 5heures 1/2 du matin, vous obligeant à arriver encore plus tôt les jours suivant pour ne plus subir ces affronts, ceci est mon cas personnel et celui de certains collègues, qui y croient et qui croient encore, mais pour combien de temps ?

De quelle manière a –t-on travaillé ? avec nos cœurs, nos mains et nos convictions, mais sans certains services pourtant indispensables (exemple le biomédical qui s’occupe du matériel…) sans l’administration dont l’absence n’était pas de son fait. Il s’en est suivi un épuisement des stocks de matériel mais aussi un épuisement de notre énergie et de celle de ceux qui ont œuvré pour maintenir une certaine activité dans les services.

Il s’en est aussi suivi un arrêt des projets, même ceux déjà commencés : la mise en place du logiciel pour relever les activités du bloc opératoire et des services, l’ouverture du centre de fécondation in vitro mise en stand by, pour des problèmes purement administratifs, alors que la visite de conformité a donné un avis favorable….

Durant ces 6 mois, nous avons travaillé pour l’honneur car le bureau des entrées étant souvent fermé, les patients sont vus et traités gratuitement, ils sont hospitalisés et traités souvent aussi gratuitement. Pourtant notre hôpital souffre d’un gros déficit.

Ce déficit sera encore aggravé, par la fuite des patients en secteur libéral, en Martinique et en métropole. Les patients ont perdu confiance dans leur hôpital mais aussi en leurs compatriotes. Il leur faudra beaucoup de temps pour reprendre confiance, il leur faudra de nombreuses années sans mouvements sociaux pour les faire revenir sur ce morne de l’hôpital.

Certains oseront se pencher sur les activités des services car la tarification à l’acte (la TAA) l’oblige, certains oseront demandés du matériel, du personnel. Il ne faudrait pas se leurrer, nous aurons que si nous produisons et si on se base sur ces 6 derniers mois, nous n’aurons rien puisque notre activité, non répertoriées ou répertoriées qu’en partie, n’apparaît pas.

Nous, équipes de soins, nous ne ferons pas des miracles, il ne faudrait pas qu’on nous demande d’avoir brutalement une activité comparable à celle des services de même taille de métropole, qui sont nos référentiels. Ce serait pour nous un affront. Que tous qui ont œuvré pour créer la situation dans laquelle se trouve l’hôpital en tirent les conséquences et prennent l’entière responsabilité et surtout acceptent enfin de se mettre au travail.

Depuis très longtemps, nous savons que notre établissement ne répond pas aux normes de fonctionnement ni aux besoins en santé pour la population, il devra être reconstruit. Or, chaque mouvement social retarde la discussion, retarde le projet de construction, imposant de nombreuses années de travail dans des situations difficiles, se dégradant chaque jour.

Mais, il ne faut pas oublier que notre établissement est un CH et U (centre hospitalier et universitaire) et le U est souvent négligé. Pourtant, il est fondamental pour accompagner l’évolution de la structure et la formation de nos futurs collaborateurs et successeurs.
Les internes ayant le choix entre 2 CHU, choisissent nécessairement celui qui offre le moins de problème et où l’accueil est satisfaisant.

Malgré les efforts effectués par les services pour les former, force est de constater qu’ils sont de moins en moins nombreux à choisir notre établissement, l’ambiance globale n’est pas à la sérénité. Les médecins partent en secteur libéral, d’autres arrivent et repartent tout de suite, les chefs de clinique renoncent à venir, il n’y qu’à compter le nombre de poste de chef de clinique non pourvu.

La mise en place de notre 2ème et 3ème année de médecine est bien compromise. En effet, ces 2 années s’accompagnent de stage obligatoire dans les services hospitaliers. Hélas, avec un staff médical réduit au minimum, il nous sera difficile, de confier nos étudiants, sauf si un miracle se produisait.

Il me semble que, malgré ce bilan très négatif que je dresse et toute ma crainte, le changement est encore possible. Mais cette fois-ci, il nous appartiendra de faire nos preuves.

Professeur Eustase JANKY

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