Lettre à Jacky |
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| 07-04-2007 | |
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Lettre publiée dans le Motphrasé N°193 Par Frantz Succab Cher Jacky, mon ami, mon frère…J’ose prendre d’emblée ce ton familier pour bien montrer que je ne m’adresse pas au membre du Haut Conseil à l’Intégration, mais à celui que je garde en mémoire, du temps où il s’appelait tout simplement « Jacky ». L’enfant de la Cour Charneau et de Les Mangles, avec qui j’ai partagé les années de jeunesse militante à l’AGEG, puis, de retour en Guadeloupe, à travers l’action populaire de la première moitié des années 1970… Je ne cherche pas à t’avoir à la nostalgie, non. Je tiens seulement à donner à mon propos le même point de départ que nous, qui sommes partis d’ici, il y a longtemps, pour faire tout ce chemin qui nous amène à aujourd’hui. Nous appartenons à une génération symbolique, née en même temps que la loi d’Assimilation, et dont les vingt ans ont été bouleversés par des éclairs de mitraillettes nous révélant tragiquement la persistance du colonialisme. Nous avons donc grandi dans une société où l’on assimilait à tour de bras, dans le déni du mot de colonie, tandis que l’économie, les relations sociales, les pratiques politiques et culturelles en portaient les stigmates. Nous étions réputés fournir la nouvelle élite d’un nouveau département français en république française. Tout était, par conséquent, mis en œuvre par les gouvernements successifs, particulièrement à travers l’éducation nationale, pour nous faire « adhérer à la culture politique de la république française. » Il s’agissait à la fois d’assimilation et d’intégration. Car il n’y avait aucun Etat guadeloupéen, ne fut-il qu’embryonnaire, pour opposer à la France un modèle alternatif, porteur d’institutions émergeant d’une autre culture politique, et ayant vocation de nous intégrer dans une identité nationale autre. Tout ce que l’histoire des Guadeloupéens leur avait laissé en vrac de différent et qu’ils pouvaient partager, même majoritairement, ne pouvait être du point de vue de la république française que « culture minoritaire »…C’est de là que nous venons, Jacky. Alors comment expliquer que, vingt ans après le vote de la loi d’Assimilation, la partie la plus active et la plus cultivée de la jeunesse ait fait entorse au processus d’assimilation en « tombant » dans l’anticolonialisme ? Etait-ce « crispation identitaire » pour rejeter les valeurs universalisantes de la république que de poser la Guadeloupe en nation dominée ayant droit à l’autodétermination ? Et quand les militants indépendantistes que nous étions devenus désignaient le « Français blanc » comme envahisseur, symbole de la domination coloniale, était-ce par « nationalisme étroit, racisme et xénophobie » ? Certes, je dois à l’honnêteté de dire que des mots et des actes « anti-blancs » ont été commis, particulièrement en 1967 et au cours des années qui suivirent. Mais cela se passait dans le pays que voici, où historiquement la blancheur de la peau est aussi le corollaire de privilèges sociaux et institutionnellement représentative de l’autorité. Et, en aucun cas, les radicalités épidermiques anecdotiques ne sauraient occulter le bouillonnement d’idées qui accompagna l’émergence de l’indépendantisme guadeloupéen, ni l’interaction idéologique avec les luttes de libération nationale d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du sud et de la Caraïbe. On ne peut pas dire, même avec le recul de trente années, qu’ici, le refus de l’assimilation et de l’intégration s’inspiraient du racisme et de la xénophobie. C’était d’abord l’expression d’un sentiment national élémentaire, dont je ne crois même pas que, pour bon nombre d’entre nous, il relevait d’une quelconque doctrine. Du moins pour ce qui me concerne, le marxisme-léninisme est venu après, chemin faisant, par bribes glanées ça et là, pour mieux comprendre les relations sociales et les enjeux du monde. Il y avait quelque chose de plus profond et, à mon sens, de plus noble encore qui appelait notre jeunesse hors des sentiers tracés par l’école, fût-elle républicaine. La curiosité d’aller découvrir des livres, pour ainsi dire, interdits au programme, qui nous révélaient des faits d’histoire, des héros, des penseurs autres que les sempiternels classiques européens. L’émerveillement juvénile devant le pays lui-même, que nous ressentions sans l’avoir appris, la langue créole qui se faisait belle en devenant poèmes et subversive en devenant discours, le ka qui se parait d’élégance en se faisant danse et musique, les ouvriers et les paysans-pauvres qui nous montraient que le « nèg-maléré » n’est pas voué de toute éternité à courber l’échine. Toutes ces actions de retissage du lien social, y compris celles qu’on qualifiera après de populisme par distance critique, qui n’étaient alors que désir sincère d’enracinement dans une terre et de fusion dans un peuple. Si je fais aujourd’hui ce rappel, c’est pour mieux situer ton propos dans notre histoire. Tu m’apprends beaucoup sur les problématiques de l’intégration républicaine en France, mais je ne t’attendais pas sur ce terrain là. Moi, je ne peux renier notre passé. Je m’incline même, avec humilité, devant la jeunesse intellectuelle que nous représentions. Je ne peux non plus (ni ne veux) regarder les questions d’aujourd’hui, y compris celles inhérentes à la République française, d’un autre point de vue que celui de la Guadeloupe en devenir, c’est-à-dire, du point de vue d’un homme qui aspire plus que jamais à l’indépendance de son pays. Il ne s’agit de nourrir aucune haine à l’égard de la France et des Français, mais de vouloir s’en distinguer pour s’en séparer. Je veux utiliser ce qui me reste de souffle pour attiser les braises du patriotisme presqu’éteintes sous les décombres de nos erreurs et nos petites lâchetés. Lesquelles peuvent soit constituer des sujets de réflexion propres à éclairer le futur, soit être posées comme épouvantails ou preuves d’une impossible émancipation. L’un ou l’autre, selon qu’on s’obstine à donner du sens à l’histoire de ce pays ou qu’on s’expatrie mentalement pour n’avoir plus à en connaître. Je suis, pour ma part, frappé par le talent que mettent certains intellectuels à commenter ou paraphraser le « déjà là », le « déjà fourni », plutôt que prendre le risque d’inventer ce qu’il nous faut pour être libres et souverains. Cher Jacky, je souhaiterais que tu interprètes ma lettre comme un message à un ami parti. Les pieds ici, la tête ailleurs. Cela n’empêche que je respecte tes efforts pour montrer aux citoyens français combien tu en es et les convaincre d’adhérer aux valeurs de la république pour une intégration réussie. Et j’entends que tu respectes à ton tour le fait que j’incline à m’adresser principalement aux colonisés que nous sommes, pour une séparation réussie. Bon travail au Haut Comité pour l’Intégration ! Frantz Succab. |
