Dans ce temps délicieux, quand on raconte une histoire vraie, c’est à croire que le Diable à dicté……
Et vers la Page 9 de cette délicieuse nouvelle de l’Auteur des DIABOLIQUES !
On ne parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C’était surtout, comme vous vous en doutez, de la part des jeunes demoiselles de la ville, dans la société de laquelle, tout bien qu’il fût avec les pères, la fille de Stassin, dit La Pointe-au-corps, ne pouvait décemment aller, une incroyable, ou plutôt une très croyable curiosité, mêlée de dépit et d’envie.
Leurs pères et leurs frères en parlaient avec étonnement et admiration devant elles, et elles auraient voulu voir de près cette Saint-Georges femelle, dont la beauté, disaient-ils, égalait le talent d’escrime.
Elles ne la voyaient que de loin et à distance. J’arrivais alors à V…, et j’ai été souvent le témoin de ces curiosités ardentes. La Pointe-au-corps, qui avait, sous l’Empire, servi dans les hussards, et qui, avec sa salle d’armes, gagnait gros d’argent, s’était permis d’acheter un cheval pour donner des leçons d’équitation à sa fille; et comme il dressait aussi à l’année de jeunes chevaux pour les habitués de sa salle, il se promenait souvent à cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui rayonnent de la ville et qui l’environnent. Je les y ai rencontrés maintes fois, en revenant de mes visites de médecin, et c’est dans ces rencontres que je pus surtout juger de l’intérêt, prodigieusement enflammé, que cette grande jeune fille, si hâtivement développée, excitait dans les autres jeunes filles du pays. J’étais toujours par voies et chemins en ce temps-là, et je m’y croisais fréquemment avec les voitures de leurs parents, allant en visite, avec elles, à tous les châteaux d’alentour. Eh bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidité, et même avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se précipiter aux portières dès que Mlle Hauteclaire Stassin apparaissait, trottant ou galopant dans la perspective d’une route, brodequin à botte avec son père. Seulement, c’était à peu près inutile; le lendemain, c’étaient presque toujours des déceptions et des regrets qu’elles m’exprimaient dans mes visites du matin à leurs mères, car elles n’avaient jamais bien vu que la tournure de cette fille, faite pour l’amazone, et qui la portait comme vous – qui venez de la voir – pouvez le supposer, mais dont le visage était toujours plus ou moins caché dans un voile gros bleu trop épais. Mlle Hauteclaire Stassin n’était guère connue que des hommes de la ville de V… Toute la journée le fleuret à la main, et la figure sous les mailles de son masque d’armes qu’elle n’ôtait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait guère de la salle de son père, qui commençait à s’enrudir et qu’elle remplaçait souvent pour
la leçon. Elle se montrait très rarement dans la rue, – et les femmes comme il faut ne pouvaient la voir que là, ou encore le dimanche à la messe; mais, le dimanche à la messe, comme dans la rue, elle était presque aussi masquée que dans la salle de son père, la dentelle de son voile noir étant encore plus sombre et plus serrée que les mailles de son masque de fer. Y avait-il de l’affectation dans cette manière de se montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations curieuses?… Cela était bien possible; mais qui le savait? qui pouvait le dire? Et cette jeune fille, qui continuait le masque par le voile, n’était-elle pas encore plus impénétrable de caractère que de visage, comme la suite ne l’a que trop prouvé ?
Rendons à César ce que appartient à ma charmante nièce qui aura découvert cette petite allusion à notre Chevalier. Mais si vous voulez lire ou relire Barbey d’Aurevilly vous avez la possibilité de trouver l’intégrale de ses oeuvres sur ce site de la Dimplomatie Française ; Rubrique Foire aux Livres.