Mon testament spirituel !

Lettre de Monsieur Amar WEBBE adressé avant sa mort
 à son ami le Docteur Marie-Gabriel Jacques.
 

C’est à la demande de Jacques Marie-Gabriel que je publie cette lettre.

 J’ai ajouté quelques notes de bas de page.

J’aurais tant aimé, cher ami, que ce papier que je nomme pompeusement mon «testament spirituel» te permît de me définir, si ce mot a un sens, par «cet esthétisme sans racines». un sentir originel plus profond, certainement,
que ma foi religieuse pourtant si forte.

Ma sensibilité, je te l’ai confiée l’autre jour, est plus authentique, plus primitive, je veux dire plus engrammatiquc donc plus certaine que tout autre témoignage qui, pour beaucoup, tient au milieu et à l’habitude.

Il y a souvent de la dérision dans la foi religieuse et du calcul aussi.Il en va tout autrement du sentir.

Autour de moi, parmi mes proches, des gens sans levain se rendent sans faillir à la messe du dimanche sous la pluie battante : La force de l’habitude dit ChestovUne routine, une peinture sans tain.

Moi, cher ami, je suis, ce que je suis devenu, un être du dedans. Sérieux dans mes plaisanteries, joyeux dans ma douleur, mélancolique et sombre dans mon amertume originelle.

M’avais-tu deviné tel ?

Si introverti, j’explose en découvrant que certains d’entre nous acceptent de vivre sans penser leur pensée; sans simplement réfléchir sur les richesses insoupçonnées qu’elle recèle, c’est que, au plus profond de moi-même je ressens assez confusément qu’il y a de la paille dans l’acier de l’homme : ce « daimon » socratique qui nous cache ces « yeux de l’âme ». Ce « ce » dont parle Gide dans son Journal.

Je suis si fortement attaché à cette existence pour moi souveraine que je ne puis être perfectible.

Ma participation active à la vie du P.C.G. a été l’illustration de cette certitude dont je n’ai pas eu à rougir durant plus de 15 ans !

Je ne me suis jamais déterminé en fonction d’un dogme, d’un ukase appris ou de quelque fanatisme mais toujours par un élan affectif soucieux de correspondre à un appel du cœur. Je ne connaissais guère le marxisme. Mais j’ai beaucoup aimé la droiture et la conviction ardente de feu mon frère spirituel Rosan Girard – j’aime l’enthousiasme greffé sur une cause humaine.

L’épouse de Rosan, pourrait témoigner que, souvent, à Paris, nous nous n’étions guère d’accord. Je lui reprochais de manquer de perspective noétique, de refuser d’admettre par exemple que sa théorie de la connaissance était boiteuse, gâtée par le fameux « diamat » : la dialectique matérialiste : l’homme ne vit pas seulement de pain. C’est en somme notre réflexe le plus ordinaire.

Mais Rosan était imbu de ses certitudes. C’est un bonheur de demeurer sincèrement fidèle à soi-même, mais c’est un malheur intellectuel de s’accrocher à des vieille lunes. Et pour formellement me contredire aussitôt je dis que c’est de la droiture morale de donner du sens à la vie. Tu vois, ainsi cher ami, qu’il n’y a de vrai, du point de vue humain, hautement humain que notre ardeur. Je sais bien, pour l’avoir secrètement analysé dans la mesure où mon pressentiment  correspond a mon cœur que tu penses toi aussi avec ton cœur.

Souviens-toi parmi tant d’autres d’Essenine[4], le poète apôtre prosélyte du soviétisme naissant. Il avait cru, tu le sais, en l’idéal du Soviet en 1917. Il vécut dans l’effroi, l’inhumanité du Dombas. Il se suicida. Mais nous passerions des jours et ces nuits blanches à égrener les martyrs de la foi !

L’indélébile sincérité de Rosan, sa promptitude intrépide à défendre ses certitudes souvent sommaires m’inquiétaient et m’enthousiasmaient aussi.

Il fut un honnête homme malgré nos pesanteurs.

Vois-tu, la qualité sociale qui, d’emblée, emporte ma sympathie c’est l’amour des pauvres des haillonneux, les petits, les crève la faim, les pauvres d’esprit, les parias, les innocents à qui l’on ment souvent en le sachant.

Mais, pour autant je n’idolâtre pas leur « Cause », ni les moyens guerriers de la servir. Car l’Homme est une Cause Libre.

Il y aura toujours entre les hommes cette distance originaire, simplement parce qu’il y a l’existence qui conteste aujourd’hui plus qu’hier les théories affreuses qui me blessent sur la Fraternité, la Liberté et surtout l’Egalité.

Souviens-toi de la lettre célèbre que dès 1869 Herzen écrivait à son vieux camarade Lénine. «Lorsque la poudre aura fait exploser le monde bourgeois, que la fumée se sera dissipée et que les ruines auront été balayées, ce monde commencera à réédifier, à quelques modifications près, un autre monde bourgeois. Ceci parce qu’il n’est pas intérieurement achevé et aussi parce qu’il est le monde du présent et qu’aucune autre organisation nouvelle n’est aussi prête que lui à se compléter en s’accomplissant»

Depuis la fin de la féodalité, il n’y a dans le monde qu’une économie politique avérée. Raymond Aron l’a montré. Elle est capitaliste et aujourd’hui relativement libérale. Mais que faire d’autre en ces temps où les rêves humains sont plus forts que sa pensée ? Que faire d’autre !

Tu vois, cher ami, que le combat que j’ai mené aux côtés de Rosan n’a jamais puisé sa force ailleurs que qu’en mon for intérieur, mon cœur l’amour des pauvres où je suis né. Mais au delà il y a l’Existence. Ce Janus du Forum qui ne nous quitte guère.

Je ne me suis jamais référé pour me déterminer autrement qu’à mes engrammes. Il faut que tu en sois convaincu. Je ne suis pourtant pas candide.

J’ai toujours été habité par les réalités naïves offertes par la nature prétendument « objective », alors que la nature est un mode de nous-mêmes, coloré suivant l’heure et le temps à notre image.

Puis-je te confesser qu’une fois, à Leningrad, j’étais alors étudiant, j’ai été pénétré par un sentiment d’écrasement devant l’immense Perspective Nevski.

Je n’ai jamais été conquis par un sentir aussi profond que cette réalité infinie. Une connaissance inviolable d’une rare beauté, d’une rare authenticité.

Je reconnais pour complaire a ton ironie, que je devine a l’instant, que j’étais en pleine paranoïa stalinienne. Sans doute.

Mais la Perspective Nevski est en nous. Ce sentiment d’infini est en nous.

Qui donc a commis le sacrilège de proférer que le prospect, le projet autrement dit la perspective, la grande route est un mensonge illusoire, un mirage ?

Nous avons en nous tant de beautés indicibles.

Tant de barbaries aussi !

C’est là au contraire, une erreur monstrueuse de refuser d’être à l’instant ce que les sens nous confient dans l’intimité de la conscience. Une confession inégalée de nous à nous-mêmes.

Je ne connais pas sur notre terre d’autres « oripeaux » de l’existence qui viennent de si loin, mon cher ami, qui me parle de dogmes appris, de classes sociales, de théologie politique quand je lui confesse ma vie, mon existence qui n’a que faire des mensonges, des messes basses quand je lui parle d’herméneutique. Je m’assure, mon cher frère, que comme moi, tu es pénétré au plus profond de sensibilité infinie. Je le sais.

Si crédule que tu sois quant à notre commue destinée « humaniste et humanitaire », j’aimerais que tu me commentes cette amertume de Breton : « L’arrière petit-neveu de la limace qui rêva de justice. »

Très affectueusement à tous deux

A vous très chers.

Amar, Ebner, Ralph, Auber à votre choix.                                                                        03 Décembre 2003 AMAR WEBBE[6]


[1] Écrivain et philosophe russe (1866-1938). Ennemi de la pensée systématique et de la nécessité, Léon Chestov (né Lev Isaakovitch Schwarzmann) enseignait que la recherche philosophique authentique se fondait sur l’expérience du désespoir, primordiale pour l’homme, et non sur la raison: « Le tonnerre, les cris, tout cela est avant la raison », écrivait-il.

[2] Parti Communiste Guadeloupéen.

[3] La noétique, du grec ancien noûs (νος, intellect), est une branche de la philosophie qui traite des questions sur l’intellect et la pensée. Parmi ses objectifs principaux on peut mentionner l’étude de la nature et du fonctionnement de l’intellect humain et les liens entre cet intellect et l’intellect divin. C’est pourquoi la noétique a eu souvent des liens très étroits avec la métaphysique. Dans la tradition occidentale et dans la philosophie arabe la noétique a été très influencée par les théories de philosophes comme Anaxagore, Aristote ou Platon.

[4]Sergueï Essénine (1895-1925), naît dans la province de Riazan, au cœur d’une Russie paysanne que la collectivisation balayera. Son grand-père l’élève et nourrit son imaginaire de contes populaires, traditions et images pieuses, tout cela imprégné d’un paganisme par lequel les champs et les bois frémissent d’une vie mystérieuse : http://www.sitartmag.com/essenine.htm 

[5] L’herméneutique (du grec hermeneutikè, art d’interpréter et du nom du dieu grec Hermès, nom du messager des dieux et interprète de leurs ordres) est l’interprétation de tout texte nécessitant une explication.

[6] Dentiste, Sociologue, Membre du Parti Communiste Guadeloupéen, Auteur de L’OMBRE ET LA PROIE : UN ESSAI CONTRE LES RHETEURS, MAITRES D’ARMES DU MENSONGE IDEOLOGIQUE

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