Saint-Domingue espagnol et la Révolution nègre d’Haïti par Alain YACOU !

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Commémoration du Bicentenaire de la naissance de l’Etat d’Haïti (1804-2004)
Alain Yacou (dir.)
 

1777 : traité d’Aranjuez entre les Bourbons espagnols et les Bourbons français, qui concrétise officiellement le partage de l’île de Saint-Domingue entre les deux grandes puissances – 1822 : la République indépendante d’Haïti, née sur les ruines de l’ancienne colonie française, réunifie la totalité de l’île après invasion de sa zone espagnole, ce pour vingt-deux ans. Entre ces deux dates, un demi-siècle de « bruit et de fureur », de guerres d’indépendance sur fond de guerres révolutionnaires et napoléoniennes, de trahisons inattendues, de rebondissements stratégiques, de fol espoir populaire et d’amertume politique, avec la naissance des premières dictatures indépendantes d’Amérique.Sur ces années décisives de l’Histoire dominicaine et haïtienne, d’une importance capitale pour saisir les enjeux de la dramatique actualité de la région, un panel d’historiens a conçu ce remarquable ouvrage traitant tous les aspects de cette thématique. Il en résulte une plus grande clarté de cette période où les événements s’emballent, quitte à engendrer légendes et fantasmes, aux dépends d’une réalité historique parfois difficile à cerner.Impossible de comprendre cette histoire explosive sans connaître le contexte diplomatique et géopolitique, celui des relations hispano-françaises (sans oublier la « perfide Albion », toujours à l’affût de conquêtes coloniales), passant de l’alliance à la guerre (Christine Bénavidès, « L’Espagne et la Révolution française »), avant de revenir à une paix précaire en 1795, en attendant l’intervention napoléonienne de 1808 (Christine Benavidès, « L’Espagne au temps de Napoléon Ier et des Cortes de Cadix »). Deux nations, donc deux évolutions parallèles dans chacune des deux parties de Saint-Domingue (Pedro Ureña Rib, « La genèse de l’antagonisme entre les deux parties de l’île de Saint-Domingue »), entre une économie supervisée par les Français plus solide et compétitive que la zone espagnole, le tout reposant sur l’exploitation esclavagiste de la plantation depuis l’épuisement des réserves aurifères (voir la recomposition par
Alain Yacou de l’ouvrage d’époque d’A. Sanchez Valverde, De la valeur de l’isle espagnole, et Franklyn J. Franco, « Juxtaposition et interaction des deux colonies française et espagnole à la veille de la Révolution »). Ce décalage économique était lourd de dissensions pour l’avenir, comme le remarquait déjà un témoin de l’époque (Maria Dolores Gonzalez-Ripoll, « A propos de la Révolution : Mémoires de Saint-Domingue, 1787, par un voyageur bien informé »), déstabilisation qu’aggravera la Révolution (Carlos Esteban Deive, « Les réfugiés français dans la partie espagnole de l’île Saint-Domingue au temps de la fronde des Grands Blancs et de la révolte des Mûlatres »), consacrant la rupture entre les différentes classes, propriétaires blancs, « libres de couleur » et esclaves dans la colonie française, au profit de menées subversives, voire explicitement annexionnistes, de l’Espagne (
Alain Yacou, « La stratégie espagnole d’éradication de Saint-Domingue français par destruction »). C’était sans compter sur l’habileté politique du « libérateur » Toussaint-Louverture.
Les motivations et l’action du mythique Toussaint-Louverture, rebelle qui passera au service de l’Espagne (Jacques de Cauna, « Toussaint Louverture et le déclenchement de l’insurrection des esclaves du Nord en 1791 : un retour aux sources ») puis changeant de camp au profit de la France, soit par instinct de survie politique, soit au contraire par opportunisme découlant d’un vaste dessein abolitionniste (Carlos Esteban Deive, « Les débuts de la révolution nègre »), ce avant de se lancer à cœur perdu dans l’indépendance, font l’objet d’analyses aussi pertinentes que détaillées, notamment sur ses rapports avec les autres communautés insulaires (Jacques de Cauna, « Toussaint Louverture et la question de couleur »), sa volonté d’unifier l’île (Emilio Cordero Michel, « Toussaint en Saint-Domingue espagnol »), et ses velléités autoritaires que Napoléon, son « homologue blanc », tuera dans l’œuf (Eric Nabajoth, « Toussaint-Louverture et la Constitution de 1801 »). Ses origines familiales, sociales, ses réseaux relationnels, permettraient d’expliquer des actions en apparence contradictoires, chez cet ancien esclave créole « éclairé » et proche des francs-maçons (Jacques de Cauna, « La face cachée de Toussaint Louverture »), entré – et ce pas totalement malgré lui – dans la légende (Liliane Fardin, « La résonnance d’un grand fait historique dans une œuvre poétique d’Aimé Césaire : Cahier d’un Retour au Pays Natal et Toussaint Louverture »). Toute cohabitation avec le futur Empereur des Français, qui réalisera son erreur d’appréciation à Sainte-Helène, était impossible : la France tenait par trop à maintenir l’esclavage, notamment à Saint-Domingue réunifiée sous le drapeau français en 1795 (Roberto Cassa, « Les effets du Traité de Bâle »).Mais d’une certaine manière, la Révolution avait ouvert la boîte de Pandore, et les menées indépendantistes dominicaines risquaient de déstabiliser la région caraïbe (
Alain Yacou, « Les résonnances à Cuba de la révolution de Saint-Domingue dans les rébellions des libres de couleur et des esclaves »). Tour à tour soutenus par les Espagnols, les Anglais, les Français, au gré de la politique extérieure et de la stratégie colonialiste de chacun, les indépendantistes locaux sauront survivre à ces guerres étrangères et aux guerres civiles qui enflammeront l’île. L’expédition française commanditée par Bonaparte en 1801 s’achèvera d’ailleurs par un spectaculaire désastre (Jacques Adelaïde-Merlande, « L’échec de l’expédition de Saint-Domingue »), lequel intéressera hautement la Cour de Madrid (
Alain Yacou, « Un espion cubain à Saint-Domingue à la veille de la débâcle du corps expéditionnaire français »). Mais le successeur mégalomane de Toussaint, à savoir l’autoproclamé Empereur Dessalines, l’un de ses anciens généraux qui instaurera un nouveau régime autoritaire (Eric Nabajoth, « La Constitution impériale d’Haïti de 1805 : continuités et discontinuités »), ne saura tirer parti de cette victoire qui « vengeait l’Amérique » selon sa propre expression, et sera notamment incapable de tenir compte des aspirations des différentes communautés (Emilio Cordero Michel, « Dessalines en Saint-Domingue espagnol »), quoique à l’origine du « messianisme haïtien » (
Alain Yacou, « Du messianisme au schisme haïtien ») découlant de l’indépendance de l’Etat d’Haïti proclamée en 1804. Les Français, qui ne se tenaient pas pour battus (
Alain Yacou, « Eléments pour une stratégie de la reconquête du « soi-disant » empire d’Haïti »), parviendront miraculeusement à s’accrocher à l’ancien territoire espagnol jusqu’en 1809 (
Alain Yacou, « L’ère de la France en Saint-Domingue espagnol : le gouvernement du général Ferrand »). Mais l’irruption de la Guerre d’Espagne dans laquelle s’enlisera
la Grande Armée de Napoléon va offrir aux Alliés hispano-britanniques et aux indépendantistes locaux l’occasion de chasser définitivement l’occupant (
Alain Yacou, « Le soulèvement hispano-dominicain contre l’armée française d’occupation »).
Le retour en force des Espagnols dans leur ancienne colonie ne lèvera pas l’hypothèque de l’esclavage (Christine Bénavidès, « Le débat sur la représentation parlementaire « nationale » aux Cortes de Cadix », et « Le débat sur l’abolition de l’esclavage aux Cortes de Cadix »). Pire encore pour le colonisateur ibérique, les aspirations indépendantistes n’avaient cessé de s’étendre (Franklin J. Franco, « Les débuts de l’indépendantisme dominicain blanc créole et la revendication sociale des « Espagnols de couleur » 1810-1812 »). Mais au même moment, Haïti sombrait dans la guerre civile, et se scindait entre un « royaume » au nord, dirigé par le fantasque « Roi Christophe » (Jackie Phaeton, « La mise en scène du Royaume de ce monde par Alejo Carpenter ; Jean-Georges Chali, « La tragédie du Roi Christophe : une caricature de Révolution »), et une République, au sud, celle du Président mulâtre Alexandre Pétion, ce qui retarderait d’autant les velléités annexionnistes haïtiennes (Franklin J. Franco, « Le retour de Saint-Domingue espagnol dans le giron de la Mère-Patrie »).Le contexte international allait toutefois les favoriser. Les grandes puissances n’avaient pas perdu de vue l’île dominicaine, située aux frontières des blocs impérialistes (Etats-Unis, empire espagnol, empire français) – voir
Alain Yacou, « La mort du Roi Christophe et la réunification d’Haïti en 1820 sous Boyer dans la presse internationale ». L’Amérique latine connaissait la fièvre de l’indépendance, sous l’impulsion de Simon Bolivar. En 1821, la colonie espagnole se soulèvera et obtiendra son indépendance avec l’appui des bolivariens (Juan Pablo Ramirez, « L’éphémère Etat indépendant d’Haïti espagnol 1821-1822 »), mais les Haïtiens, sous la férule du successeur de Pétion, le général devenu Président Jean-Pierre Boyer, l’annexeront en 1822, ce jusqu’en 1844 (Roberto Cassa, « Les premières mesures de Boyer dans le ci-devant Etat d’Haïti espagnol »). Cette fois, Bolivar n’interviendra pas : Pétion lui avait donné l’asile en 1815, et beaucoup d’efforts restaient encore à faire dans les années 1820 pour chasser les Espagnols du continent. Mais, isolé sur la scène diplomatique, Boyer devra renouer avec les Français, lesquels lui imposeront… de verser une indemnité aux anciens colons (Franklin J. Franco, « De l’isolement diplomatique à la reconnaissance de l’Etat haïtien par la France »).
Ainsi prenait fin, par un retour larvé de la domination étrangère, la première phase de l’histoire de l’indépendance haïtienne, laquelle susciterait moult légendes (Consuelo Naranjo-Orovio, « Le fantasme d’Haïti : l’élaboration intéressée d’une grande peur ») et inspirerait les romanciers – et pas des moindres, puisque le Bug Jargal de Victor Hugo sera de la partie, au gré de la propre évolution politique de cet auteur (
André Claverie, « Bug Jargal de Victor Hugo : Histoire et idéologies au trébuchet de la révolution haïtienne »).
L’ouvrage est structuré en six parties chronologies retraçant une à une les étapes d’une indépendance mouvementée, chacune d’entre elles étant précédée d’une synthèse introductive rédigée par Alain Yacou. De nombreux documents et témoignages d’époque ont également été reproduits. Il s’agit là d’un ouvrage incontestablement complet sur cette période controversée, véritable chef d’œuvre historique de nature à lever davantage qu’un pan du voile sur cette « Révolution nègre ».Nicolas BernardTitre : Saint-Domingue espagnol et la révolution nègre d’Haïti. Commémoration du Bicentenaire de la naissance de l’Etat d’Haïti (1804-2004)
Auteur :
Alain Yacou (dir.)
Editeur : Karthala
Nombre de pages : 683
Publication : février 2007
Prix : 32 €
ISBN : 978 2 84586 852 6

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