Analyse d’une Sociologue de la Martinique !

05 février 2009 : Va-t-on vers de nouvelles manières de penser et de faire ?

Danielle LAPORT

Sociologue

Enseignante-chercheure associée

La mobilisation du 05 février me rassure sur mon peuple. Elle me rassure sur sa capacité de dire « non » aux abus, « non » à la dissonance insolente qui structure la Martinique, « non » aux profondes inégalités. Les décideurs politiques et économiques semblent découvrir l’ampleur de la question de la pauvreté ! Dans un article que j’ai rédigé en janvier et publié dans le quotidien local, j’interpellais les consciences martiniquaises sur la pauvreté croissante des salariés et pointais la disjonction entre un taux de croissance, donc de valeur ajoutée, remarquable en Martinique et un taux de chômage et une situation de précarité inadmissibles.

Aujourd’hui, ces questions explosent à la face des « bien-pensants ». Nous constatons une totale impréparation du côté des décideurs, pourtant la Guadeloupe avait donné le ton depuis quelques jours. Sans doute, les décideurs avaient-ils misé sur l’endormissement et l’apathie des Martiniquais ? Sans doute avaient-ils misé sur la faiblesse supposée des syndicats incapables, selon eux, de mobiliser ? Certains intellectuels n’avaient-ils pas écarté l’idée d’une mobilisation, avançant le fait que l’histoire de la Martinique n’est pas celle de la Guadeloupe, comme s’il était question d’histoire ? Il est question d’un « ici et maintenant » et d’un « demain » sur fond d’une histoire dont on doit tirer tous les enseignements. Qu’a-t-on fait du potentiel de communication mis en place autour du dialogue social du début des années 2000 ? Où sont les accords issus de ce dialogue social qui auraient certainement anticipé ces questions sociales problématiques ?

Ce soulèvement populaire doit inviter à revoir les schémas de pensée. Et oui, appréhender la question sociale est aussi noble qu’appréhender la question économique ou la question environnementale ! Cette approche, il va pourtant falloir l’intégrer définitivement !

L’exemple le plus indécent de ces 5 dernières années est celui du secteur de la banane : un Contrat de progrès économique à grands renforts de financements publics et dans le même temps un cortège impressionnant de licenciements, environ 2000 ! Le syndicat CGTM a tenté de rétablir l’équilibre en élaborant une proposition de Contrat de progrès social qui a été adressé aux Responsables du gouvernement, aux Présidents des assemblées territoriales. Aucune suite n’a été donnée à cette proposition. La presse destinataire de ce document, n’a même pas relayé cette initiative. Le chemin est long, très long pour ceux qui ont décidé de porter toujours plus haut la cause des plus faibles !

J’entends depuis quelques jours, que nous serions à un tournant de l’histoire de la Martinique et qu’il est donc urgent de penser les termes d’une nouvelle société. Je suis perplexe. Je croyais, naïvement, que nos décideurs savaient ce qu’ils faisaient et où ils voulaient aller lorsqu’ils parlaient de développement durable. Le développement durable est l’idéologie du XXIème. Elle est sous-tendue par l’idée que tous les choix économiques doivent être faits sur une analyse de l’impact que ces choix auront sur l’écologie et l’humain. Si l’on doit sacrifier la nature et l’être humain, l’orientation économique choisie doit être écartée. C’est en substance cela le développement durable ! Sommes-nous conscients des enjeux et prêts ?

Le développement durable invite à dessiner les contours d’une approche raisonnée, humaine et sociale de la croissance. Les concepts « d’équité », de « solidarité » et de « justice distributive » qui caractérisent le développement durable créent une rupture avec les théories néolibérales qui placent « le capital et la compétition entre les individus » au centre de toutes les problématiques de la société. La solidarité consiste à établir l’égalité des conditions d’existence des individus. L’équité entend assurer une large répartition des fruits de la croissance. La justice s’adjoint un qualificatif nouveau qui interpelle. Dans la philosophie du développement durable, la donne économique devra être appréciée à l’aune de sa capacité à valoriser le potentiel humain. La loi marchande n’est plus la valeur ultime. La valeur ajoutée intègrera la manière dont on s’est préoccupé de garantir aux différentes générations la possibilité de vivre dignement et décemment.

Si le développement durable était correctement appréhendé, nos décideurs auraient anticipé cette mobilisation populaire qui ne concerne que des questions sociales en lien avec les choix économiques.

En tout état de cause, les premières solutions à cette crise devraient commencer par l’adoption de nouvelles manières de faire et de penser face aux problèmes posés.

Un commentaire sur “Analyse d’une Sociologue de la Martinique !

  1. Salutations sincère,

    C’est avec joie que je trouve un article d’une sociologue des Antilles,
    je ne suis pas sociologue mais étudiant en psychologie, psychologie cognitive, et traumatologie.
    Vos propos ont attirés mon attention, car j’ai rédigé il y a des mois sur le thème :
    « de quoi souffre la Guadeloupe / Martinique ?  »
    – un diagnostique basé sur les symptômes visibles, les actions, les réactions, et le schéma (adopté) de fonctionnement de la population en face de certains dysfonctionnement de la société géré par les  » décideurs ».

    Je crois que oui, c’est le temps de dire et de montrer certaines choses qui peuvent aider, débloquer, faire réfléchir.
    Sachant qu’un traumatisme ne se guérit pas tout seul, encore moins par le temps, attention a la mémoire traumatique qui rappel que « oui je suis là » et qui pousse à régler les problèmes en profondeur.

    j’espère vous écrire à nouveau,
    Merci de votre écoute,

    Cordialement

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