(février 2009)
Le sport est particulièrement absent de la plateforme des revendications du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) et des débats générés par ce mouvement social. En tant qu’observateur de la société, j’interroge cette absence pour rappeler qu’il a été fortement question des conditions de vie et en ce sens, le sport intègre totalement ce chapitre. Le sport s’est invité indirectement dans les débats à travers les premiers échanges publics au World Trade Center. Ces échanges ont eu pour mérite de rassembler différentes composantes sociales rarement réunies, rarement capables de se dire les choses
ensemble. Nous avons assisté pour la première fois en Guadeloupe à une véritable psychanalyse sociale. Lors des débats, les exemples pris dans le football et dans le pilotage du sport de haut niveau ont illustrés sans contestation les limites de notre réalité sociale que nous vivons depuis 3 semaines et que le sport touche bien au delà du simple fait de pratiquer. Le sport dans ses principes d’organisation touche tous les guadeloupéens à des degrés divers et cela même de manière inconsciente.
Le sport se perçoit trop souvent comme un acte gratuit, un épiphénomène marginal sans importance, traité à la légère; une activité improductive, un banal amusement réservé aux oisifs, aux jeunes sans formation ou encore à quelques illuminés braillards sur les stades ou dans les bars. C’est oublier la complexité et le sens que joue – surtout doit jouer- le sport, son rôle social dans la société guadeloupéenne. Il n’est pas anodin que peu de mesure d’envergure sont prodiguée pour son réel développement dans l’île et que l’Etat dans sa grande générosité (qui se révèle bien dans le conflit)
garde sa main mise sur cet espace à peu de frais. Les subventions sont faibles face aux ambitions. Les grandes enseignes qui sponsorisent le sport en France arrivées en Guadeloupe changent totalement de politiques ; les philanthropes se font rares. Les récents jeux olympiques de Pékin ont révélés la distance qui augmente et qui nous sépare de nos voisins de la Caraïbe : Jamaïque, St-Kits, Cuba, Bahamas, Antigua. Fut un temps, il était possible de se préparer en Guadeloupe d’autant plus qu’un grand nombre de Guadeloupéens ont contribués et contribuent encore à gagner des titres olympiques et internationaux, le dire aujourd’hui semble une évidence. Cela n’a pas toujours été le cas. L’Etat s’est intéressé aux sports guadeloupéens au moment où les luttes menées en Guadeloupe par certains
entraineurs dans les années 60 ont pu produire des champions internationaux d’exception en athlétisme et dans le football. Il a fallu faire ses preuves en Guadeloupe pour que l’Etat s’intéresse aux sports guadeloupéens.
Ce n’est par hasard si les dégradations des performances des sportifs guadeloupéens sont en relation avec la crise sociale que traverse la société guadeloupéenne. Les valeurs d’ascèse, d’excellence, de courage, d’effort, de professionnalisme et de compétition loyale sont habilement combattues. Le discours officiel est flatteur et se contente de nous dire : «nous sommes le vivier des équipes de France …nous avons des talents». A la manière d’un libre service mal géré, on se sert sans entretenir les structures du magasin, les stocks et garantir la pérennité des produits. La crise sociale liée à la sur
consommation, aux transformations du style de vie, bouleverse nos habitudes alimentaires, se traduit dans les corps dans le développement de la sédentarité, l’obésité, l’hypertension et les maladies cardiovasculaires qui touchent toutes les classes sociales et toutes les tranches d’âge sans discernement. Les populations les plus pauvres seront les plus exposées. Le goût pour les activités physiques pour tous sera la pierre angulaire des futures politiques de santé publique qui devront s’imposer dans le futur proche pour traiter les inconséquences qu’on nous propose passivement. Ce n’est pas le quai Lefebvre (la sécu) qui réglera ce fléau en pleine expansion dans les prestations sociales !
Le développement d’activités physiques prétexte à «boire et manger» est plus vecteur de consommation que de développement éducatif et corporel. La dénégation du travail, l’idéologie du don et de l’amusement est valorisée, encouragée dès l’enfance. Il est bon de rappeler que les stades vétustes se vident en même temps que les contraintes institutionnelles imposent de les maintenir aux normes de sécurité, ou encore les contraintes économiques vous demandent de payer les accès. De graves menaces pèsent sur le sport guadeloupéen ; il est en crise au moment où le pays n’a jamais connu autant de magasins d’articles de sport.
Le lien, l’intégration spatiale et sociale, la prévention de la délinquance au centre des problématiques des nouvelles politiques de la ville, de l’aménagement du territoire doivent trouver dans le secteur associatif et le domaine culturel des réponses propres et adaptées que les Guadeloupéens auront à formuler.
L’oubli du sport indexe fortement les prévisions financières, les futurs projets de développement et leur utilité sociale. Le sport guadeloupéen systématiquement orienté vers une émigration obligatoire vers la France sous l’adage « la réussite sportive est impossible en Guadeloupe !» doit être revisité dans les possibilités de choix migratoire, les programmes éducatifs ambitieux et performants organisés et appliqués en Guadeloupe. Les familles guadeloupéennes supportent en silence les coûts financiers des politiques sportives pensées à 8000 km sans débat. Les déplacements, les soins, les frais d’études dans les structures de haut niveau, les rapatriements sanitaires après échec sont autant de frais
ponctionnés dans les budgets des familles et des collectivités locales. Les résultats internationaux des sportifs guadeloupéens dans toutes les disciplines (Judo, escrime, basket, tennis, athlétisme, football, cyclisme handball) n’entrainent aucun retour en Guadeloupe, aucune considération pour l’organisation du sport guadeloupéen : aides directes aux clubs, formations et défraiement de cadres de grande compétence. Voilà dans le sport, une forme de Pwofitasyon instituée en silence. Les résultats des sportifs guadeloupéens ne doivent pas nous faire oublier qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.
L’accomplissement sportif masque de grands drames sociaux, mais traduit bien les inégalités que nous vivons où les considérations nationales se cantonnent exclusivement dans le stade au son de la marseillaise, dans des positions sociales précises qui renforcent le prestige de l’Etat au détriment d’un réel accomplissement individuel dans sa vie après la carrière sportive.
Les Guadeloupéens qui s’investissent dans les pratiques de compétition et le sens qu’ils donnent à leur implication sont des stratégies de défense, des choix sociaux en homologie avec leurs résultats scolaires, leurs possibilités d’accès aux universités, aux grandes écoles et aux possibilités d’encadrement. Il est bon aussi de rappeler ce qui se vérifie dans le social, (le faible taux de cadres à haute responsabilité) se vérifie aussi dans le sport. Les guadeloupéens en dépit de leurs compétences sont particulièrement absents dans les postes à haute responsabilité sportive et nous refusons souvent
d’utiliser les expériences de nos valeurs sportives internationales souvent perçues comme des
étrangers chez eux.
Le sport est avant tout une production culturelle à repenser dans l’ensemble des pratiques culturelles. La diffusion des sports en Guadeloupe est une conquête liée à de nombreuses luttes guadeloupéennes pour accéder aux pratiques. Le sport guadeloupéen n’a plus rien à prouver au monde.
Il traduit plus que des activités, il exprime de manière euphémisée la compétition sociale que vit la société guadeloupéenne. En cette période de crise, le rôle du sport guadeloupéen et la réponse socio culturelle ne doivent pas être minorées, oubliées, et encore moins sacrifiées sur l’autel des contingences économiques.
Harry P. Mephon
Auteur de Sport et Société en Guadeloupe, Sociologie des pratiques de compétition ; Presses Universitaires de
Rennes 2007
Je n’ose rien ajouter au mots du talentueux Auteur de cet ouvrage de référence sur la Guadeloupe sportive. Ces efforts qu’il sollicite relèvent incontestablement de nos élus. Oui dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres des efforts tangibles sont faits… mais celà n’est pas suffisant.