Venir à Nantes pour une conférence sur le Chevalier de Saint-Georges et se sentir à la fois si proche et si loin de la Guadeloupe !
400 auditeurs ! Un Beau Cadeau ! Un honneur aussi pour le Chevalier de Saint-Georges
Patrick BARBIER, Musicologue et Jean-Claude HALLEY, Président des Amis de Saint-Georges
L’Ensemble Instrumental Chevalier de Saint-Georges
Un beau Cadeau pour conférencier que cet auditorium de l’Université Permanente de Nantes, archi plein.
Et c’est le cadre de cet exposé sur Joseph Bologne.
Les quelques minutes d’avant se passent calmement à maîtriser le micro et positionner le pupitre, préparer l’orchestre et placer les choristes qui doivent ponctuer chaque étape de la vie de Saint-Georges par quelques extraits musicaux.
Comme à mon habitude j’avais préparé mon exposé en conduisant ma voiture depuis le jour où je savais que j’aurais à faire cette conférence.
Absolument sur de moi, je me présentais devant cet étonnant public avec un très léger canevas.
Un hommage très bref à Joseph HAYDN dont on célèbre en cette année 2009 le bicentenaire de la disparition.
Ø Premier mouvement : Adagio de 1745 à 1755 : la naissance de Joseph sur l’une des plantations de son Père, Georges Bologne, au Baillif : une prime jeunesse en Guadeloupe, dans les jupes de Nanon, sa mère esclave et sous le regard attentif de son Père ; une vie, comme le dit Emil SMIDAK, à mi chemin sans doute des descriptions de Aimé CESAIRE et de Alexis Léger dit SAINT-JOHN PERSE.
Dors, mon enfant E.V. « Les Baladins »o Couplet 1 + Refrain
Ø Second mouvement : Presto de 1755 à 1765 : une adolescence studieuse chez Monsieur Texier de la Boëssière pour l’escrime, avec LeDuc et Gossec pour la musique et la composition, et de nombreux autres Maîtres pour l’éducation d’un prince (danse, littérature, sciences, langues, équitation…).
o Pour jamais à ma Thémire E.I. Chevalier de St-Georgeso Air + Couplet 1 (mes. 1 à 17)
Ø Troisième mouvement : Maestoso de 1765 à 1791 : une vie parisienne et londonienne brillante, débridée, sous l’œil réprobateur mais néanmoins admiratif de l’Abbé Grégoire. L’escrimeur est inimitable – Le musicien est un virtuose du violon, un chef incontesté, un compositeur habile – l’homme est un créole tout de charme, de force et de talent – Saint-Georges est irrésistible et merveilleux.
o Air d’« Ernestine » E.I. Chevalier de St-Georgeso Première partie
Ø Quatrième mouvement : Allegro de 1791 à 1796 : la Patrie est en danger – Saint-Georges est le seul musicien de sa génération à poser plume et archet pour prendre épée et sabre ; à la tête de la fameuse « Légion Saint-Georges », il rendra un éminent service à son pays, la France, en dénonçant la trahison de Dumouriez ; Il en sera d’ailleurs bien mal récompensé, puisque calomnié et jeté en prison sans motif.
o Symphonie concertante E.I. Chevalier de St-Georgeso Introduction
Ø Cinquième mouvement : Largo de 1796 à 1799 : c’est la fin ! Le « Fameux Chevalier » joue pour la dernière fois la partition de « la vie et de la mort du petit oiseau » qu’il chanta de manière prémonitoire à son amie Louise Fusil dans les jardins du Palais-Royal. Il est de retour d’un voyage à Saint-Domingue, et Odet DENYS lui prête cette phrase sibylline : « Ils ne m’ont pas pendu, mais perdu ; car depuis mon séjour, je me cherche partout et ne me retrouve pas ! »
o Air : « Depuis longtemps » E.I. Chevalier de St-Georgeso Introduction + Air (mes. 1 à 30)
Mais pour toutes sortes de raisons à l’heure dite j’ai soudain la tête vide. Heureusement dans les quelques notes transportées, je retrouve ce très beau texte de notre voisin de Saint-Lucie et je m’aventure à le lire.
J’accepte cet archipel des Amériques.
Je dis à l’ancêtre qui m’a vendu et à l’ancêtre qui m’a acheté : je n’ai pas de père, je ne veux pas d’un tel père, bien que je puisse vous comprendre, fantôme noir, fantôme blanc, quand l’un et l’autre vous murmurez « histoire….
A vous grands-pères à qui intérieurement j’ai pardonné, je vous adresse, comme le plus honnête de ma race un étrange merci.
Je vous adresse un étrange , amer et pourtant exaltant merci pour cette immense friction et soudure de deux grands mondes, pareils aux moitiés d’un fruit jointes par son propre jus amer, je vous remercie de m’avoir placé, exilé de vos propres Edens, dans la merveille et le prodige d’un autre.
DEREK WALCOTT, Prix Nobel de Litterrature !
Voilà ! mon thème est choisi ! je ne vais nullement rebâtir l’histoire, mais tout simplement la « murmurer » et tenter ainsi d’accrocher aux anneaux de la mémoire de Nantes un très modeste anneau supplémentaire celui manquant du Chevalier de Saint-Georges.
Hommage à l’autre Joseph et d’imaginer un dialogue entre ces deux musiciens autour de la commande des 6 symphonies qui deviendront les Symphonies parisiennes de Haydn, créées par Saint-Georges à Paris pour entre la Reine Marie-Antoinette venue spécialement de Versailles écouter « son Américain ».
De ce que j’ai pu voir, tout au long de mes mots, de ce public, de mon public… qu’il aura été sage et attentif. Rien d’étonnant me dira Daniel Marciano : ces étudiants du « 3ème âge » sont tellement plus assidus que les jeunes d’aujourd’hui… Mais j’ai dans mes souvenirs une conscience assez précise de certains repères dans la salle…
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là, à gauche les Baladins m’écoutant d’une oreille distraite… ils et elles sont dèjà dans leur prochain concert…
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tout à ma gauche les musiciens attendant le top pour jouer du Saint-Georges…
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devant moi, plusieurs regards souriants et même des caméras…
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à droite assise sur une marche de l’amphi notre délicieuse organisatrice « si tellement » efficace…
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A côté d’elle, un Guadeloupéen qui m’a salué avant la conférence et en deux mots à réouvert une des plaies de la Guadeloupe… « pas de retour possible pour ces « locomotives » qui nous manquent tant »…
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Ici ! au second rang un visage connu mais que je ne remettrai que bien plus tard… Ma voisine du premier concert qui avait tenu promesse pour assister à la Conférence…
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Je parle soudain de Saint-Domingue et une tête hoche comme pour dire avec certitude que Saint-Georges a été là-bas… alors pour ne pas la vexer je parle de la famille de Toussaint-Louverture protégée par la Soeur de Joseph quelque part dans le sud ouest de la France… Le voyage de Saint-Georges est alors une réalité…
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Un peu plus haut dans l’amphi la Maman de cette jeune et brillante violoniste Martiniquaise qui aura quitté Fort de France pour permettre à ses deux enfants de gravir plus vite les plus hautes marches de la gloire… l’un en judo l’autre au violon… en fait de nouveaux Saint-Georges… Je saurais plus tard que Noémie (C’est le nom donné à la maman de Joseph par Roger de Beauvoir) la violoniste aura en une nuit travaillé les partitions du concert pour faire spontanément partie de l’orchestre pour les deux concerts…
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Impressionnant de voir quelques personnes griffonnant des notes !
Tout en égrénant comme mécaniquement les épisodes de la vie de Joseph Bologne, j’avais l’esprit ailleurs, préoccupé par les musiciens tout à côté de moi et le second conférencier dont je ne devais pas prendre le temps de parole… et en plus j’avais la tête bouillonnante de ces trois jours de visite à Nantes.
Impressionnante ville, vierge de toute allusion à la période de l’esclavage. Peut-être ici ou là sur une façade un macaron d’un visage de femme noire. Le théatre Graslin témoigne de cette « pureté ».
Alors au delà de mes fantômes habituels ceux que vous connaissez déjà Joseph, Nanon, Georges je fais défiler tous les autres ceux de cette seconde moitié du dix-huitième siècle dit des lumières : Dumas, L’Abbé Grégoire, Louise Fusil, Duhamel, la Chevalière d’Eon (il ou elle), Marie-Antoinette (personnage obligé dans cette ville l’une des rares à avoir conservée la statue du dernier Roi de France, Louis XVI), Texier de la Boëssière, Henry Angelo, et tant d’autres…
Mais je pense surtout aux fantômes blancs et aux fantômes noirs de Derck Walcott… ceux qui hantent cette ville et la hanteront à jamais, ceux qui ont été les acteurs de ce drame qui perdure encore si doulourousement chez nous en Guadeloupe.
Illusion que de penser trouver quelque virginité nouvelle en gommant cet épisode de notre histoire. Nantes s’oblige à ce devoir de mémoire, Bordeaux y vient à son tour, le Président Chirac aura su convaincre Monsieur Alain JUPPE ; nous, en Guadeloupe, nous avons une autre tâche à accomplir sans doute plus essentielle que la simple culture de la mémoire.
Ma conférence se termine, l’orchestre et l’ensemble vocal les Baladins auront fait ce que l’on attendait d’eux illustré mon propos par quelques notes de la musique de Saint-Georges. Monsieur Patrick BARBIER, musicologue prend alors le relais et raconte images à l’appui et avec passion la belle histoire de quartier GRASLIN, le futur coeur de ville de la Bonne ville de Nantes et d’une manière générale la vie à Nantes du temps de Saint-Georges.
C’est la fin, et dans les temps requis ! Quelques spectateurs viennent à moi pour d’ultimes et si émouvants témoignages ou échanges.
Ce voyage à Nantes des Baladins et des Chevaliers à la rencontre des Amis de la Schola Cantorum s’avère être aussi un voyage en nous-mêmes.
Nous sommes ici dans l’EDEN Blanc… celui de ce Gloria de Vivaldi chanté ensemble par les Baladins de la Guadeloupe et la Schola Cantorum avec une ferveur communicative.
L’EDEN noir existe aussi… il est présent dans cette oeuvre de révolte de David Dahomay Koué, Kouté osant une rencontre entre le Ka, le violon et les voix…
Et notre EDEN américain ? existe-t-il vraiment ? est -il aussi merveilleux et prodigieux que le prétend le poête ?