Je vous propose la lecture de ce texte finement ciselé et que nous devons à la plume, j’allais dire le fleuret de Monsieur Daniel MARCIANO. Le spécialiste s’il en est du Saint-Georges, Dieu des Armes. Lors du prochain Festival International Saint-Georges du 22 au 25 avril 2010, les heureux festivaliers écouteront bien entendu entre autres la musique de Saint-Georges, mais ils pourront aussi découvrir de jeunes et talentueux escrimeurs de Guadeloupe dans cet art dans lequel le Chevalier était passé maître. Le pays de Saint-Georges a brillé brille et brillera encors dans l’escrime olympique, il faut laissé sa place et sa chance à l’escrime artistique.
Nous avons parfois tendance à employer indifféremment les dénominatifs escrime ancienne, escrime artistique, escrime théâtrale et cinématographique
Ces dénominatifs sont certes connexes sans être interchangeables si l’on s’en tient à la connotation des adjectifs. En commettant volontairement le délit de purisme du langage, n’y a-t-il pas là trois facettes distinctes de l’escrime, outre une quatrième facette, celle de l’escrime sportive ?
Nous allons essayer de préciser les contours de ces quatre facettes en avançant que le dénominatif » escrime de spectacle « pourrait être considéré comme l’appellation désignant un grand ensemble les incluant toutes, l’escrime sportive étant aussi un spectacle.
En disant cela, nous sommes prêts à admettre que ces cloisonnements sont contestables.
L’escrime ancienne devrait logiquement faire référence à l’art et à la manière dont on croisait le fer au cours des siècles passés.
L’escrime artistique s’écarte de ces préoccupations strictes de recherches historiques. Un scénario d’escrime artistique vise à créer une ambiance d’antagonisme, une illusion de science, en prévoyant éventuellement des cascades, des échanges rapides et de larges parades par déplacements du bras que l’œil du spectateur profane peut suivre aisément. C’est une succession de phrases d’armes convenues d’avance que nous pourrions aussi appeler chorégraphie duelliste.
Régler un duel sur scène est très semblable à la composition d’un ballet qui consiste à déterminer la succession des figures et des pas en accord avec l’accompagnement musical. En outre, un assaut d’armes ou une simulation duelliste sur scène est d’autant plus artistique que les échanges sont plus harmonieux et que le répertoire des actions offensives et défensives des duellistes sera vaste.
Une escrime toute en finesse, faite, par exemple, de dérobements autour de la coquille, de pressions sur la lame adverse, suivis de véloces changements de ligne, de contretemps ou de variations de rythme ne peut être pleinement appréciée que par des escrimeurs avertis. Sur scène, la représentation d’un assaut d’armes est soumise à la loi du grossissement théâtral.
Ce souci de recourir à une escrime stylisée ou de créer un ballet-duel s’explique aisément. Si l’on reconstituait des duels sur scène ou à l’écran avec un souci d’exactitude historique, la plupart des spectateurs actuels n’y prendraient guère d’intérêt.
L’escrime théâtrale et cinématographique implique à la fois chorégraphie duelliste, dialogues et mise en scène. Dans une pièce de théâtre ou un film, l’escrime peut faire l’objet d’une brève séquence qui s’insère dans une intrigue. Une altercation verbale peut précéder le duel proprement dit et tout en se battant, les antagonistes peuvent échanger des propos peu amènes. L’intérêt d’une telle altercation est donc à la fois fondé sur la gestuelle des armes et le texte.
La séquence d’escrime la plus remarquable du répertoire théâtral est peut-être celle de l’acte I, scène IV, du Cyrano d’Edmond Rostand où le héros ridiculise son adversaire, en lui servant la célébrissime tirade des nez, improvise ensuite une ballade et tout en croisant le fer avec lui, le touche au dernier vers, tout comme il a eu l’audace de le lui annoncer.
Il serait bon d’ouvrir ici une parenthèse pour dire que le théâtre est un espace d’authenticité dans la mesure où les acteurs croisent le fer sur scène en fonction de leurs aptitudes et mettent en œuvre une chorégraphie duelliste qu’ils ont pu composer ou qu’un maître d’armes, faisant office de maître de ballet, a mis au point pour eux.
L’escrime artistique et théâtrale est, par définition, exempte de toute « tricherie », contrairement à ce qui peut se passer au cinéma où il est possible de procéder à une multitude de prises, de doubler les acteurs, d’accélérer le rythme de l’assaut de façon fictive ou de nos jours, de recourir à toutes sortes de montages ou d’effets dits spéciaux.
» Le théâtre vous rassemble dans la continuité alors que le cinéma est une dispersion de jeux qui ne trouve sa cohérence que dans le montage du film. » Telle est la distinction que fait l’actrice Charlotte Rampling dans une interview accordée au « Figaro Magazine » en date du 11 septembre 2004.
En dépit de toutes les ressources qu’offre le cinéma, les metteurs en scène aboutissent trop souvent à une sempiternelle » ferraillade « ininterrompue et à courte distance qui ne mérite guère le qualificatif d’artistique.
On sait qu’à l’époque de Shakespeare, il eut été inadmissible qu’un assaut d’armes soit traité sans une sérieuse préparation. Nous reprendrons ces considérations dans notre chapitre consacré à l’escrime au cinéma.