Sapotille et le Serin d’argile de Michèle LACROSIL !

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Roman à succès des années 60

Joyeux Anniversaire à Madame Michèle LACROSIL qui fête aujourd’hui ses 100 ans.

Je n’oublie pas cette Sapotille, femme et noire qui accumulait sur elle toutes le humiliations et les souffrances, faisant de sa vie un enfer.

Mais sapotille c’est aussi, d’une femme l’autre le regard de Marie-Christine HAZAËL-MASSIEUX : 

La peinture des Antilles et la place du créole 

Les Antilles sont présentes par la langue tout au long du roman. Sans doute dans un désir de « faire couleur locale », Michèle. Lacrosil recourt très largement au lexique en usage aux Antilles, dont on ne peut clairement dire s’il est créole et/ou français et se plaît à évoquer à toute occasion les realias, sans doute souvent inconnues du lecteur parisien (l’ouvrage a été publié chez Gallimard) mais qui donne au roman une certaine aura mystérieuse.

 

Dans la littérature romanesque, c’est toujours à travers le vocabulaire que se manifeste le caractère régionaliste.

 

Dès le début on voit évoquer les tamariniers et les manguiers de la Place de la Victoire (à Pointe-à-Pitre), l’odeur de l’ylang-ylang qui se mêle aux relents de la bagasse, les « îlets » qui reculent, puis les letchis (fruit devenu plus familier en métropole, mais parfaitement inconnu dans les années soixante), les pommes Cythère

 

On utilise aussi des termes bien mystérieux pour un lecteur métropolitain quand on désigne les races en parlant de « câpresses », de « chabine » ou de « mulâtresse ». Plus loin on parlera des « sensitives » plantes qui se replient quand on les touche, on évoquera la biguine, danse des Antilles, elle aussi peu connue en France il y a quarante ans, les variétés de mangues, comme la mangue-fil, les poissons que sont le « grand-gueule » ou le « capitaine », les arbres comme le « flamboyant » et les fruits comme les « pois doux » ou les icaques ; on nomme aussi les madrépores, les conques, le poisson armé, les lambis ; on raconte comment attraper les anolis avec un nœud coulant, on parle des amandiers et palmiers du Champ d’Arbaud à Basse-Terre, des hibiscus, des filaos à Matouba, de la rivière Rouge, des pommes roses et des Bains Jaunes, des maringouins, des acomas et mahoganis, plus tard des mancenilliers…

 

Les amateurs d’exotisme sont servis et certaines comparaisons ou métaphores font même appel à la connaissance de ces realias : ainsi quand Sapotille, heureuse, danse avec Patrice :

 

« L’orchestre jouait en sourdine ; c’était la voix même de l’océan, accompagnée des coups de cymbale du ressac ; j’entendais un appel de pêcheur attardé soufflant dans une conque ; j’écoutais les soupirs de la brise, – ou bien, c’était le second violon ? » (p. 196).

 

C’est en raison d’une métaphore jugée inacceptable que le mari de Sapotille critique son prénom, peu adapté d’après lui, car effectivement la sapotille est un fruit de couleur « café au lait » précise-t-il, ce qu’elle-même reprend en « couleur de mulâtresse » (p. 234) ; paradoxalement, alors que son prénom la marque comme ne relevant pas d’une culture française classique, son mari pourtant lui-même noir (mais sans doute assoiffé de respectabilité) juge que sa femme est trop foncée pour être comparée à une sapotille (ne dit-on pas en créole pour dépeindre la jolie peau d’une mulâtresse claire : « i ni on ti po sapotiy » ?).

 

Sont également citées, toujours dans cette perspective régionaliste, quelques chansons réputées : le « Adieu foulard, adieu madras » qui est immanquablement chanté lors des départs de navires, mais on évoque également « ban moin on ti bo », une biguine bien connue (p. 200), et l’on cite même les paroles d’une chanson créole (p. 91) : « Ban moin l’ai, ban moin l’ai… ».

 

Le plus souvent, la présence de la langue régionale est volontaire et consciente de la part de M. Lacrosil, qui comme tous les auteurs de cette époque s’adonne volontiers à un certain plaisir des mots, du pittoresque, de l’exotique ; en introduisant des réalités antillaises dans son récit, l’auteur pense sans doute mieux séduire un lectorat métropolitain.

 

Parfois de façon plus subtile, le créole se trahit derrière le français : est-ce pour mieux représenter l’enfant très jeune, Yaya, qui ne maîtrise pas encore parfaitement le français du fait de son très jeune âge (4 ans) ? C’est seulement chez Yaya que l’on trouve ce type de structures, typique des interférences entre créole et français, et souvent dénoncées comme « créolismes » de la part des enseignants :

– « Maman a dit j’aurai mes cinq ans à la Noël » (p. 138)

– « Mère Anastasie, elle dit elle a pas le temps. » (p. 139)

 

Effectivement en créole, la complétive n’est pas introduite par une conjonction : il y a simplement juxtaposition des propositions dites avec l’intonation appropriée :

 

« Maman ka di, moin ké ni sink lanné alanwel »

« Mère Anastasie, i di i pa ni tan. »

 

La place du créole, appelé le « patois », est très significative. Les seuls moments de communication dans le roman sont ceux où finalement Sapotille, sous le coup d’une émotion, recourt spontanément à cette langue. L’épisode est tellement significatif qu’il mérite d’être intégralement rapporté ici :

 

« J’ai horreur qu’on me contraigne. Ce que j’exprimai véhémentement en patois créole : – Lâchez-moin. En pas aimé façons ta la.

 

Comme si j’avais levé un interdit, tout le monde se mit à parler à la fois. Quand je pense aux mimiques auxquelles nous nous étions livrés ! S’épuiser à gesticuler en quatre langues quand tout le monde parlait créole ! Et que personne n’y ait songé ! Le fou rire nous secoue ; nous en oublions la tempête ; nous nous donnons de grandes tapes. » (p. 158)

 

Libérée de son mutisme par le recours au créole, Sapotille semble là connaître les seules joies de sa traversée : elle passe ainsi un moment agréable, la veille de l’arrivée, lorsqu’elle accepte de se rendre dans la cabine des marins, qu’elle tutoie maintenant (créole oblige !) pour partager leur repas :

 

« -Ecoute, Gaspard : je viens fêter ça dans votre cambuse ! Je crève de faim, moi !

 

Personne n’a dîné : on venait de servir les entrées. Oh ! Gaspard : j’ai des remords !

 

– Viens te taper une matelote tout ce qu’il y a de plus relevé : ça te fera descendre tes remords !

 

Le piment de feu, le gros rouge, le café fumant, les éclats de rire toniques transforment pour moi seule la débâcle des dîneurs en farce énorme. » (p. 221)

 

Plus de gêne, plus de difficulté à communiquer, et ceci réjouirait tous ceux qui plaident pour le développement de l’expression en créole aux Antilles, pour l’introduction du créole à l’école, comme facteur de libération des enfants opprimés par le français, langue trop étrangère.

Un commentaire sur “Sapotille et le Serin d’argile de Michèle LACROSIL !

  1. Bonjour,
    le Breton, le Kweol de Marie-Galante ne sont pas prêts d’être reconnus. La charte européenne des langues régionales a été refusée malgré les promesses électorales. En Bretagne nous avons des écoles privées en Breton : DIWAN.
    Bob Marley : never give up, stand by for your rights.
    Ssa kaï.
    Kenavo,
    Renaud, petit neveu de Michèle LACROSIL- GALLIARD

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