Toutes les fois où nous passions par Morne-à-L’Eau nous ne manquions pas d’évoquer Florette MORAND. Une petite maison très fleuri marquait le point d’orgue de ce petit moment de mémoire… Et nous récitions quelques vers de son oeuvre… Puis la maison s’effondra faute d’entretien… Florette était parti loin de la Guadeloupe laissant derrière elle tous ces cris de la rue.
-« Corossol ! Rafraichi ! Sapotille et Coco ! »
Le fer nu des appels vers le quai se faufile
Bousculant le brouillard comme un cocorico
Lancé par la marchande au réveil de la ville.
Tous les cris de la rue embouchant leurs clairons
Investissent déjà le port de Pointe-à-Pitre.
Ils pourchassent la paix attardée aux balcons
Taraudent les volets en rudoyant les vitres.
On entend galoper la cavale des cris
Vers les guichets du ciel où les heures défilent
La darse, dans le vent, bat son édredon gris
Et ne guérira pas de son rut mercantile.
« Journal en moin ! » « Bonbons moussache ! » « Hé paté chaud ! »
La rue est là qui moud sa nouvelle rengaine.
Le soleil attisant le feu de son réchaud
S’active et tous les toits se plaindront de migraine.
L’usine et la TRANSAT bâillent les ouvriers.
Les trottins minaudant vont faire la dînette
Et l’on dirait, de loin, des vols de sucriers
S’égaillant pour saisir quelque invisible miette.
« Les pistaches ! » « Sorbet ! » « Sic à noix ! » « Bien grillé ! »
Sombrent dans un sanglot tous les cris de la rue
Quand s’ourle dans la nuit, maléfique et rouillé,
Le chœur des matous sur la cité qui s’est tue.
Florette MORAND (née 1937 Guadeloupe)
Chanson pour ma savane
Florette Morand avait choisi l’Italie comme seconde patrie. Mariée au comte Aldo Capasso en 1970, poète lui aussi et qui était son traducteur, elle vivait dans la région d’Altare en Italie. C’est là où elle aura vécu la plus grande partie de sa vie et c’est là où elle s’est éteinte à l’âge de 93 ans. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que la nouvelle de sa mort a été révélée.
Florette Morand était aussi la tante de la chanteuse Joëlle Ursull, la soeur de sa mère. Elle a toujours mal vécu le fait de n’avoir pas été défendue par la Guadeloupe lorsque les critiques français la qualifiaient de « doudouiste ».
Une grande plume de la poésie antillaise
Poétesse remarquée, elle a été de cette génération, autour de la Revue Guadeloupéenne, à proposer une exploration de la « personnalité guadeloupéenne » et donc à autocentrer son regard. Dans les années 60 et 70, ses poèmes étaient connus de tous les élèves des Antilles et de la Guyane, en particulier le célèbre « Voici venir Noël », particulièrement grâce à l’ouvrage « De Sel et d’Azur » qui est proposé aux élèves du primaire et du secondaire. Le contenu de ses textes n’a certes pas la radicalité de ceux de Paul Niger, Sonny Rupaire ou Guy Tirolien mais ils constituent un maillon non négligeable dans la chaîne de la littérature et, singulièrement, de la poésie guadeloupéenne.
Une militante engagée
Très tôt, Florette Morand a toujours su démontrer son esprit d’engagement. A la mort d’Emmet Till le 28 août 1955 à Money au Mississippi, un adolescent afro-américain qui fut brutalement assassiné dans la région du delta du Mississippi, elle exprime sa colère dans un poème qu’elle lui dédie. Au début des années 60, elle organise une conférence de presse pour dénoncer l’arrestation de Patrice Lumumba. En Juin 1962, à la mort d’Albert Béville, membre fondateur du Front des Antilles-Guyane pour l’Autonomie, elle lui rend un hommage public. Elle est aussi aux côtés des prisonniers de Basse-Terre suite aux massacres de mai 1967 et leur rend visite malgré les tensions encore latentes. faute d’entretien… Florette Morand avait choisi l’Italie comme seconde patrie. Mariée au comte Aldo Capasso en 1970, poète lui aussi et qui était son traducteur, elle vivait dans la région d’Altare en Italie. C’est là où elle aura vécu la plus grande partie de sa vie et c’est là où elle s’est éteinte à l’âge de 93 ans. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que la nouvelle de sa mort a été révélée.
Florette Morand était aussi la tante de la chanteuse Joëlle Ursull, la soeur de sa mère. Elle a toujours mal vécu le fait de n’avoir pas été défendue par la Guadeloupe lorsque les critiques français la qualifiaient de « doudouiste ».
Voici venir Noël
En agitant son pagne De l’ombre des cabanes
L’odeur du “fleuri-Noël” Couleur de vanillon
Assourdit la campagne Aux confins des savanes
De son étrange appel. Rêvez de réveillon !
La nature est en fête Au cœur de vos corbeilles,
Le soleil se fait doux Ramenez des hameaux
Et l’alizé s’entête Les groseilles vermeilles
A siffler des airs fous Saignant sur les rameaux…
Enfants de la Guadeloupe Tous les peuples du monde
Voici venir la Noël Joyeux chantent Noël
Sur les cannes, des houppes Et soyez de la ronde
Poudrent le front du ciel. Au vent de l’archipel !
Texte de Florette Morand- Les matins Caraibes
Feu des flancs de la Soufrière
Ou de la gueule du Mont Pelé,
Ce n’est pas à toi que je pense, mais à l’alphabet de la joie
Epelé par les anciens
Autour des flammes folles fleurant bon
La fougère
Quel air entonnais-tu pour fêter le Retour
Du glorieux Cacique ?
Feu,
Sous le soufflet des alizés,
Aux forges des nuits fuligineuses,
Pour le bonheur des boucaniers
Qu’as-tu chanté ?
A l’orée des forêts d’Afrique,
Feu,
Fleuve de résonances,
Ta cataracte de rythmes a fait frissonner
Le tam-tam
En enfiévrant les bamboulas.
Que ce soir, je me souvienne de la baguette
Des ancêtres,
De tes musiques désapprises,
Des clarinettes, des cymbales, de tes orchestres.
Et que siffle dans mon sang rouge
De griotte,
Le fifre de tes étincelles !
Voici l’heure où le Beau s’adresse au coeur humain,
Comme l’oiseau, ce soir, je veux chanter la terre !
J’ignore si le temps sera si pur, demain.Sous ton ciel, mon pays, ce soir il fait bon vivre !
Je perçois sur le bois, les guérets, le rameau,
Un secret qui se tait, un parfum qui se livre,
Tandis que le palmier pleure dans son pipeau.
Je vais…Le vent du soir s’engouffre dans ma mante,
Mon pas, sur le chemin, met son rythme joyeux,
Des champs monte déjà la cantilène lente
Depuis quand le soleil a-t-il fait ses adieux ?
Sur le halo bleuté dont s’entoure la case,
Un nuage vermeil verse un peu de son fard,
L’oiseau-mouche musard de son aile me rase,
U reste de clarté s’égare… quelque part…
Folles lianes flottant sur le torrent limpide
Dont le cours va, pressé sur le caillou glissant,
De grâce, laissez-moi fixer d’un oeil humide
La sereine splendeur de la nuit qui descend.
Que n’ai-je votre paix, lointaine soufrière !
Volcan majestueux qui fumez tous les jours,
Votre encens mnte au ciel ainsi qu’une prière
Dominant les pitons incrustés de velours !
Toute humaine rumeur pour mon âme s’est tue,
Je n’entends que la terre… O terre, m’entends-tu ?
Je suis comme une barge où l’alizé se rue.
Sol antillais, vers toi va mon amour têtu !
Vestige du passé, vieux moulin nostalgique,
Sentiers, jardins, carbets, pauvres fleurs du fossé,
Bois perdus, mornes bleus, mares, sylve mystique,
Ce soir, je vous apporte un amour insensé.
Plus fort que les pétards que font les carapates
Pour fêter le soleil tropical si brillant,
Plus fort que le parfum musqué des aromates,
Et plus vif que le feu des fleurs de flamboyant !
La nuit dernière
Au bord de mer ?
Toutes les psychoses du passé
Lovées
Dans les lointains flous de l’enfance
Après le tafia de l’éveil,
Comme cent mille feux de brousse
Avec leurs morsures de flamme,
Ont clamé qu’elles se souviennent
Aux quatre coins de ma mémoire !
Toutes les psychoses du passé,
Sous les rideaux de l’insomnie,
Ont passé leurs faces affreuses
Pour me jurer fidélité.
Etait-ce au sabbat des sorcières
Que se rendaient
Au bord de mer
Toutes les terreurs des légendes ?
Légendes nègres
Légendes rouges
Témoin de mon passé d’Afrique
Et de mon présent d’Amérique…
L’esclave gardien des trésors
Traînant sa jarre et ses blessures,
La bête à Man Hibé porteuse
Du stylet rouge de son cri,
La Guiablesse à pied de bourrique,
Mamand’lo que suivait Ti-Jean,
L’escadron noir des Soucougnans,
Les vieux volants,
Les revenants traînant leurs chaînes,
Les zombis et tous les esprits
Qui décochent vers les minuits
Sur les serpents des filaos
Les flèches longues de l’appel
De ceux qui ne sont plus d’ici…
Toutes les psychoses du passé,
Sous les rideaux de l’insomnie,
Ont passé leurs faces affreuses
Pour me jurer fidélité.
Pas une
N’a manqué l’autre nuit
Peut-être au sabbat des sorcières
Lorsque la lune maléfique
Battait son tam-tam de lumière
Sur les fromagers frénétiques
Vous des midis de fruit-à-pain –morue
Et vous qui soupez de contes créoles
d’air marin, de chant…
Vous des labours noirs ;
Vous qui partagez avec l’attelage
le labeur, les tiques ;
Vous des cases-nègres ou des ajoupas,
Vous des chemins creux pétris dans l’argile
par la spatule de vos pas vaillants,
Pauvres gens à pian,
Pauvres gens à chiques…
Citernes vivantes promises à la soif
d’affreux maringouins,
Proie de malaria,
Vous des marigots,
Vous des champs de canne basculant des mornes,
Vous des ports perdus rivés aux falaises,
Reconnaîtront-ils dans le sang du Verbe
Vos nez écrasés et vos bras superbes ?
Reconnaîtront-ils
Errant sur la plage des jours de soleil
Le cuir de vos mains
De vos mains crevées d’accusateurs calmes devant la misère.
Reconnaîtront-ils
Marchant vers l’amour
Vos humbles pieds, nus,
Marqués par la bouse verte des zébus ?…
Reconnaîtront-ils jamais dans mon cri,
Le temps d’un regard,
Votre vérité ?



