Non, 1843 n’explique pas 1848 en Guadeloupe par Claude Thiébaut

Il paraît que j’aurais eu une idée intéressante sur le rapport entre l’ambiance de 1843 en Guadeloupe, suite au tremblement de terre du 8 février, et les conditions où l’esclavage y a été aboli cinq ans plus tard. Je veux bien la répéter cette idée, et même l’argumenter, étant entendu que, juste après, je vais pour le moins la nuancer.

L’idée : la catastrophe du 8 février 1843 a rapproché les gens par delà les clivages sociaux (« classes » ou plutôt couches sociales) et ethniques (« races ») et cela expliquerait pourquoi l’abolition de l’esclavage, en Guadeloupe, en mai 1848, se serait passée « en douceur » alors qu’elle avait été précédée en Martinique d’une longue période de tensions et avait abouti à des troubles graves. Ceux-ci ont culminé le 22 mai (assassinat de Saint-Clair Dujon, gendre du maire du Prêcheur, Jean Huc, incendie de la maison Sanois à Saint-Pierre, mort de ses occupants au nombre d’une vingtaine, blessés et morts parmi les manifestants, nègres et mulâtres, non libres et libres mêlés (nombre indéterminé).

1er argument : en 1843 en Guadeloupe, particulièrement à Pointe-à-Pitre, où le feu est venu brûler bon nombre de ceux qui étaient demeurés prisonniers des décombres, les esclaves se sont admirablement conduits, retirant in extremis des blessés des décombres, participant aux travaux de déblaiement, s’abstenant de tous pillages, etc. D’où des émancipations spontanément décidées par les propriétaires et, globalement, une modification du regard porté sur les esclaves. Une partie de la presse (une partie seulement, minoritaire) a certes accusé les nègres de pillages mais les seuls vols avérés ont été le fait de marins américains.

2ème donnée : le gouverneur Gourbeyre, qui s’est immédiatement transporté à Pointe-à-Pitre, a manifesté une émotion qui a beaucoup frappé les esprits, il a su immédiatement prendre les bonnes mesures, a su gérer au centime près les sommes importantes qui ont afflué de partout, d’où un véritable culte à la mesure du traumatisme subi par la population, culte de la part de tous les Créoles réunis pour chanter ses louanges, quelles que soient leurs origines, Blancs, Noirs, et Mulâtres. Comme la gestion de la crise, puis la reconstruction de Pointe-à-Pitre, ont duré des mois et des mois, la flamme s’est entretenue. Cette unanimité aurait pu se lézarder mais le Gouverneur va mourir en juin 1845, d’où des funérailles placées là encore sous le signe de l’unanimité, à Basse-Terre puis devant sa tombe, au haut du fort Richepanse (aujourd’hui Fort Delgrès. Son tombeau, dès son érection, drainera des foules. Une souscription sera lancée pour lui ériger une statue, chacun dans l’île a été sollicité de donner pour « ‘homme du 8 février » (c’est moi qui l’appelle ainsi), souscription qui durera des mois jusqu’à ce qu’enfin on inaugure sa statue à Pointe-à-Pitre, entre Palais de justice et Eglise Saint-Pierre et Saint-Paul, en 1847. En quel mois, je l’ignore (et serais heureux que quelqu’un éclairât ma lanterne), mais l’inauguration fut une nouvelle occasion pour la population réunie de se retrouver dans le souvenir du grand homme et du péril subi en commun par les propriétaires comme par les esclaves. A quoi on peut ajouter que des places et des rues portent le nom de Gourbeyre, et que l’ancien village de Dos d’âne a décidé de porter son nom… Or le souvenir de Gourbeyre est indissolublement attaché à une histoire partagée.

Mon idée était que, dans de telles conditions, en Guadeloupe, l’émancipation revendiquée par les nègres esclaves, par leurs alliés libres de couleurs et même par certains Blancs créoles progressistes des villes et certains métropolitains, ne pouvait pas se dérouler comme si rien ne s’était passé dans l’île depuis 1843.

Aujourd’hui, je nuance cette vision des choses. D’abord, l’unanimisme supposé de la population peut avoir d’autres causes, notamment le fait que
la Guadeloupe avait connu à
la Révolution une première abolition de l’esclavage (pas
la Martinique, qui était anglaise à l’époque), que les esclaves avaient alors fait une première expérience d’une liberté octroyée par le pouvoir, ce qui pouvait les pousser à attendre plus sereinement qu’en Martinique le renouvellement d’un scénario qui, de plus, semblait devoir se renouveler à court terme sous le bon roi Louis-Philippe. Ensemble, ils avaient lutté contre l’Anglais, puis contre l’armée de Napoléon venue restaurer l’esclavage.

Autre donnée : l’aristocratie blanche a été décapitée en Guadeloupe sous
la Révolution, pour autant, elle demeurait, mais peut-être était-elle moins agressive qu’en Martinique où l’on n’avait pas eu de Victor Hughues, d’où en Martinique l’existence d’un groupe de colons fort hostiles au changement, menés par Huc. L’explication de la différence entre les conditions des abolitions en Martinique et en Guadeloupe ne serait plus à chercher en Guadeloupe, elle tiendrait surtout à la réalité martiniquaise et à la rencontre de quelques personnalités fortes.

Mais surtout, sur le fond, à bien lire et relire les documents de l’époque, il y a des détails qui empêchent de trop croire au scénario un peu angélique que je postulais.

Oui, la conduite admirable du nègre Félix, du nègre Jérémie et de quelques autres a été admirable et a été récompensée. Anatole Léger par exemple, le grand-oncle du futur Saint-John Perse, a effectivement acheté la liberté du nègre Poyotte (qui avait sauvé plusieurs membres de sa famille, prisonniers de leur maison en feu). Les journaux n’ont rien laissé ignorer de l’existence de ces bons nègres émancipés par leurs bons maîtres reconnaissants. Cela a pu favoriser l’évolution vers l’émancipation générale, mais cela a pu aussi servir les partisans du statu quo : quel besoin en effet d’émanciper les esclaves par une mesure générale et brutale puisque les bons maîtres le font spontanément et progressivement ? quel besoin de mettre fin à leur dépendance puisqu’ils ne sont pas si maltraités que la philanthropie schoelcherienne le prétend. Les esclaves aiment leurs maîtres, la preuve, ils les ont sauvés.

Et puis quand on gratte un peu, on découvre que le fameux nègre Félix, propriété d’un monsieur Ardenne, n’a pas été spontanément libéré par celui-ci, qu’il faudra au contraire une décision spéciale du Gouverneur pour que son rachat devienne possible, au prix fort et aux frais de la colonie. Seul un relevé statistique précis de toutes les émancipations décidées à l’époque permettrait d’affirmer que leur nombre a effectivement crû. A lire les journaux, il le semble, mais ce n’est peut-être qu’une apparence.

Ce qui m’achève, c’est l’évocation de la réalité sociale de
la Guadeloupe telle que l’évoque dans ses lettres (inédites) un des hommes venus de France pour aider à la reconstruction du pays, Eugène Berthot, un polytechnicien, Ingénieur des Ponts et Chaussées, Directeur du service de décembre 1843 à février 1846. Son arrière-arrière-petit-fils, M. Jacques Résal, m’a confié ces lettres (qu’ensemble nous allons bientôt publier). Berthot a réussi à racheter un esclave, puis un autre, mais non sans difficultés, leur propriétaire, un monsieur Lamarre, était limite malhonnête. Je  découvre dans ces lettres que certes le Gouverneur a favorisé au maximum l’émancipation des esclaves (il a confié à Berthot être à titre personnel, partisan d’une émancipation sans indemnité) mais aussi que les responsables administratifs de l’île (Ordonnateur, Directeur de l’Intérieur, etc.), que je croyais unis sous l’autorité du Gouverneur pour reconstruire un pays neuf, étaient pour certains d’entre eux inféodés  aux colons les plus réactionnaires. Partout en Guadeloupe, dans ces années 1843-1846, dans les habitations comme en ville, les mauvais traitements étaient encore monnaie courante, en parole et en action l’infériorité du nègre était partout rappelée. Berthot en a été un témoin direct, de par sa profession il n’a cessé de parcourir l’île et ses dépendances, et les multiples faits qu’ils rapportent m’interdisent de continuer de rêver à mon beau scénario.

Désolé, 1843 a pu jouer, l’idée était belle, et j’aurais tant aimé qu’elle fût vraie…

 

Un commentaire sur “Non, 1843 n’explique pas 1848 en Guadeloupe par Claude Thiébaut

  1. Voilà de bien belles pensées sur l’époque ! J’avoue que je me demande quels liens existaient réellement entre les maîtres et les esclaves. Un des mes ancètres, Bruno Louis Sextius de Bougerel, conseiller à la cour d’appel de Guadeloupe (puis de la Martinique vers 1852) écrit dans ses lettres sur ses bonnes relations avec ses esclaves alors qu’en même temps, on lit dans des livres sur l’esclavages combien ces juges étaient cruels contre les esclaves lors des procès, ou compréhensifs envers les blancs qui les maltraitent (son nom est d’ailleurs cité dans un ouvrage relatant ces procès ignobles).
    Etant juge et parti (puisque propriétaire au Matouba à la Guadeloupe de terres d’esclaves), je n’arrive pas à savoir vraiment la nature de ces relations…
    Cet ancêtre est rentré en France après l’abolition : apparemment, cette histoire l’a ruiné. Les années 1849 à 1852 semblent d’ailleurs assez chaotiques en Guadeloupe et Martinique. Rien ne s’achète, rien ne se vend, et tout le monde s’observe !
    Y-a-il un ouvrage d’histoire de référence pour cette période dans les Antilles ?

    J’aime

Répondre à Guillaume Desgeorge Annuler la réponse.