Enseignement supérieur : la France vue d’Amérique

Grand angle avec jean-lou chameau, le président de caltech

 Enseignement supérieur : la France vue d’Amérique

Jean-Lou CHAMEAULes Etats-Unis forment des ingénieurs plus créateurs, plus entrepreneurs que la France. La différence n’est pas tant intellectuelle que culturelle. Une économie mondiale fondée sur la connaissance est en train de voir le jour, et la France n’en est pas le joueur majeur qu’elle pourrait être.

Depuis le mois d’août, cet ingénieur français, diplômé de l’Ensam de Lille, préside le Californian Institute of Technology (Caltech), l’une des plus prestigieuses universités américaines. Après trente ans passés aux Etats-Unis, il porte un regard sans concession sur l’enseignement supérieur tricolore et son système de formation des ingénieurs, relevant « un manque général de dynamisme et de flexibilité ».

Un Français nommé à la tête d’une des universités américaines les plus cotées, cela a de quoi surprendre. A quoi attribuez-vous votre nomination ?

Les Américains sont pragmatiques. Qu’on ait un accent étranger n’a guère d’importance pour eux, même si l’on compte très peu de responsables d’université non américains. L’important, à leurs yeux, c’est la compétence. J’ai effectué toute ma carrière aux Etats-Unis, notamment à Georgia Tech, et j’y ai obtenu de bons résultats, en particulier en matière de développement international. Je crois avoir acquis une réputation de bon gestionnaire d’université…

Précisément, quelles sont les qualités requises pour diriger une grande université américaine comme Caltech ?

Ces universités sont d’énormes structures, très complexes aux plans académique, administratif et financier. Pour diriger un tel ensemble, il faut être capable de soutenir et de promouvoir une multitude de programmes et d’activités dans des domaines très variés. En outre, il faut entretenir de bons rapports avec l’ensemble des acteurs, et notamment les enseignants. Cela demande beaucoup de sens du contact, voire de diplomatie ! Il faut aussi avoir un certain sens stratégique et développer une vision de l’université partagée par l’ensemble des interlocuteurs. Sans oublier la capacité de recruter des chercheurs, de rassembler des fonds de recherche et de mobiliser les financements de mécènes, de fondations et d’entreprises, ce qui est aujourd’hui une qualité critique.

Quels sont vos projets pour Caltech ?

Caltech va jouer un rôle de plus en plus important dans des domaines comme l’énergie, la biomédecine et la nano- médecine, la nouvelle génération de télescopes, l’évolution de l’informatique vers les sciences de l’information, les nanotechnologies… Je souhaite aussi renforcer son ouverture internationale et mettre l’accent sur la recherche dans la société et sur les liens avec l’industrie. Mais, pour des projets plus précis, rappelez-moi dans un an !

A la lumière de votre expérience outre-Atlantique, quel regard portez-vous sur le système français de formation des ingénieurs, dont vous êtes issu ?

Le système « dual » français, avec ses universités et ses grandes écoles, est assez difficile à comprendre pour les Américains. Cependant, il possède de nombreux atouts. Les ingénieurs français sont d’ailleurs très prisés à l’international, en particulier aux Etats-Unis. La formation qu’ils reçoivent leur procure des bases très solides. De plus, du fait de la sélection pratiquée, les diplômés des grandes écoles disposent au départ d’un potentiel intellectuel très élevé. Malheureusement, le système français souffre aussi de divers handicaps qui l’empêchent de tirer pleinement parti de ses points forts.

Quelles sont ces faiblesses ?

De manière générale, les ressources et les responsabilités sont trop dispersées. On dénombre une multitude d’institutions, de pôles et d’acteurs, qui tous ont leur mot à dire en matière de formation… D’où un certain manque de masse critique. Toutes les écoles d’ingénieurs devraient compter au minimum 2.000 ou 3.000 étudiants, ce qui est loin d’être le cas. Résultat, aucune institution ne dispose des ressources matérielles et intellectuelles qui lui permettraient de soutenir la comparaison avec le MIT (*), Caltech, Stanford ou même de grandes universités publiques comme Berkeley. Or, dans les domaines de pointe (les biotechnologies, les nanosciences…), il faut réunir des équipes pluridisciplinaires. Aux Etats-Unis, tout le monde travaille côte à côte et communique. On rencontre beaucoup moins ce type d’échanges en France.

Ensuite, la recherche n’y est pas aussi intégrée qu’aux Etats-Unis : ici, les étudiants se familiarisent avec la recherche dès leur cursus initial. Ils acquièrent ainsi une expérience et des méthodes de travail qui leur sont très utiles par la suite. Enfin, je dirai qu’on observe en France un manque général de dynamisme et de flexibilité. Il y a une tendance à la pesanteur. Les Etats-Unis forment des ingénieurs plus créateurs, plus entrepreneurs. La différence n’est pas tant intellectuelle que culturelle.

On assiste pourtant, en France, à de nombreux rapprochements entre écoles. ParisTech, par exemple, regroupe une douzaine d’écoles parisiennes d’ingénieurs. Il y a surtout les PRES (pôles de recherche et d’enseignement supérieur) qui se mettent en place

ParisTech, en effet, commence à être reconnu à l’international. Mais pourquoi ne pas aller plus loin et créer un programme doctoral commun à toutes les écoles de ParisTech ? Une « graduate school » commune, qui accueillerait des étudiants de tous pays ?

Les institutions françaises ne souffrent-elles pas, avant tout, d’un manque de moyens financiers ?

Certes, les universités américaines disposent souvent de ressources très supérieures. Mais il n’est pas toujours évident que les institutions françaises manquent de moyens. Et, même à montant équivalent, leurs ressources n’ont pas le même impact qu’aux Etats-Unis sur l’innovation et la créativité. Ce qu’il faudrait inculquer en France, c’est cet esprit d’entreprise, ce dynamisme si répandu de ce côté-ci de l’Atlantique.

Que pensez-vous du débat qui s’est engagé dans l’Hexagone sur la hausse des frais de scolarité, notamment à l’uni- versité ?

Il va être de plus en plus difficile de conserver des professeurs de haut niveau en maintenant le système de la quasi- gratuité. Au Caltech, nous avons opté pour un système de « blind admission » – autrement dit, sans regarder les possibilités financières du candidat. Ensuite, on trouve toujours une solution : il existe de nombreuses formules d’aides, qu’elles soient publiques ou privées. Certains étudiants s’acquittent de la totalité des droits de scolarité, d’autres ne paient rien, ou seulement une partie des frais. Il est également possible de combiner une bourse, un travail à temps partiel et un prêt bancaire. Le résultat, c’est qu’il est aussi facile qu’en France, sinon plus, de poursuivre des études lorsqu’on est issu d’un milieu défavorisé.

Beaucoup d’étudiants français rêvent d’effectuer une partie de leur cursus aux Etats-Unis. Cela vous paraît-il un bon choix ?

Ce type de double cursus donne d’excellents résultats. Commencer ses études en France permet d’acquérir des bases solides ; on pourra ensuite aller aux Etats-Unis pour effectuer une ou deux années de spécialisation, et aussi se frotter à l’esprit d’entreprise et à la créativité américains. Si j’étais chef d’entreprise, j’essaierais à coup sûr de recruter ces profils « biculturels », quitte à leur offrir des salaires supérieurs.

On a beaucoup parlé de l’émergence d’un marché mondial des talents, en particulier pour les ingénieurs. Comment analysez-vous cette nouvelle donne ?

Les différents systèmes éducatifs rivalisent en effet de plus en plus pour attirer les étudiants les plus brillants et les meilleurs professeurs. C’est une compétition mondiale qui s’engage. Les universités chinoises, par exemple, nouent des partenariats avec les institutions de nombreux pays dans l’objectif d’adopter ce qu’ils offrent de mieux et de séduire de bons étudiants. En outre, l’Asie est en train d’augmenter très fortement ses capacités de formation d’ingénieurs. Pendant ce temps, aux Etats-Unis, le flux d’ingénieurs diplômés stagne depuis une quinzaine d’années. L’Europe, de son côté, n’affiche qu’une croissance faible. Seule la France fait exception, avec une progression significative et régulière depuis une vingtaine d’années. A l’horizon de quinze ou vingt ans, la domination de l’Europe et des Etats-Unis va prendre fin. C’est un bouleversement qui se prépare.

Quel impact cela peut-il avoir sur la profession ?

Compte tenu des salaires moins élevés pratiqués en Asie, un ingénieur européen ou américain devra fournir plus de « valeur ajoutée » qu’un ingénieur indien ou chinois. Les écoles et les universités occidentales vont donc devoir redoubler d’efforts. Sinon, les entreprises iront recruter en Asie, certaines commencent d’ailleurs à le faire. Cependant, les choses ne sont peut-être pas figées… En Inde, par exemple, les salaires des ingénieurs ont déjà beaucoup augmenté.

Les Etats-Unis sont-ils touchés, eux aussi, par la désaffection dont souffrent les filières scientifiques en Europe de l’Ouest ?

Oui. Les jeunes en général sont de moins en moins attirés par les études scientifiques et les métiers auxquels celles-ci conduisent. Ces dernières années, les filières scientifiques américaines ont accueilli de plus en plus d’étudiants étrangers, asiatiques notamment, ce qui a quelque peu masqué le problème. Or ceux-ci ont désormais la possibilité d’étudier à Singapour, en Corée, en Inde, en Chine… Cette situation est lourde de menaces, voilà pourquoi les autorités américaines envisagent, par exemple, d’augmenter les bourses destinées aux étudiants qui s’inscrivent en master ou en doctorat scientifique. Dans les cinq ans à venir, des mesures importantes vont être prises aux Etats-Unis pour attirer davantage d’étudiants dans les filières scientifiques.

Vous insistez sur la capacité d’innovation et d’adaptation des Etats-Unis. Pourquoi la France ne parvient-elle pas à l’imiter ?

Depuis vingt ou trente ans, le nombre de brevets déposés par la France est assez faible. Cela alors que ce pays a longtemps été un des fers de lance de l’innovation et qu’il a des chercheurs de grand talent. C’est que, depuis plusieurs décennies, on a préféré valoriser la sécurité de l’emploi plutôt que la prise de risque. Résultat, beaucoup de jeunes diplômés s’orientent vers les grands groupes pour y occuper des emplois « sécurisés ». Cela ne les incite guère à la créativité et à l’invention. Aux Etats-Unis, c’est le contraire : la plupart des jeunes diplômés, s’ils le pouvaient, créeraient leur entreprise le plus vite possible.

Vous avez l’impression que la France s’est assoupie ?

Elle évolue, mais pas assez vite. La France possède d’excellentes écoles, elle dispose d’entreprises de pointe, elle innove, elle s’adapte… Mais elle n’en tire pas le même profit que d’autres pays en termes de croissance économique et d’emplois. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes écoles : il faut également un environnement économique, administratif et aussi culturel qui soit attractif. Une économie mondiale fondée sur la connaissance est en train de voir le jour, et la France n’en est pas le joueur majeur qu’elle pourrait être.

La perspective de l’élection présidentielle française est l’occasion de multiples débats et réflexions. La question de l’investissement dans la connaissance y occupe-t-elle la place qu’elle mérite ?

Je ne crois pas. Aux Etats-Unis, on a observé que, depuis la Seconde Guerre mondiale, plus de la moitié des innovations viennent des universités. Aussi juge-t-on primordial de soutenir l’éducation et la recherche. La déclaration européenne de Bologne allait dans le bon sens, certes, mais, depuis, le dossier n’a guère avancé. Seule la Finlande mise vraiment sur la matière grise – avec d’ailleurs des résultats remarquables. Si l’Europe décidait d’investir massivement dans ce domaine et de faire plus que Singapour ou les Etats-Unis, cela aurait un impact énorme sur son économie et son niveau de vie. Dans un monde qui dépend de plus en plus de la science et de la technologie, l’enseignement supérieur et la recherche devraient être la priorité absolue.

(*) Massachusetts Institute of Technology.

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