Le 8 août 2007
Culture
Le Chevalier de Saint George
A l’occasion de la diffusion du « Mozart noir à Cuba » sur France Ô, retrouvez le portrait de ce musicien, compositeur et escrimeur.
Le Chevalier de Saint-George a cultivé des talents qui l’ont mené de la Cour de Louis XVI à la défense de la République.
par Timothy Mirthil
A ne pas rater : le documentaire « Le Mozart noir à Cuba » sur France Ô jeudi 9 août à 21h35
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Le chevalier de Saint George © RFO |
Joseph naît le 25 décembre 1745 à Saint-Robert, près de Basse-Terre en Guadeloupe, d’une union entre Georges de Bologne de Saint-George, colon aristocrate de l’île, propriétaire d’une plantation de 60 esclaves, et Anne, dit Nanon, une jeune esclave de 17 ans : l’enfant s’appelle Joseph de Bologne de Saint-George. Pour les colons de l’archipel, le petit Joseph passe pour un « mulâtre », ce qui ne l’autorise pas à adopter les nobles titres de son père.
Une éducation aristocratique
A l’âge de quatre ans, Joseph part précipitamment de Guadeloupe pour la ville de Bordeaux avec ses deux parents. Son père vient d’embrocher Pierre-Julien Le Vanier de Saint-Robert au cours d’un duel improvisé. Pour ce délit, il est condamné à être pendu et voit ses biens confisqués. Mais les relations de Georges auprès de la couronne de France permettent de solliciter l’indulgence de l’administration coloniale. Le 5 novembre 1749, grâce à une lettre de rémission, il revient sur l’archipel avec le petit Joseph.
Selon l’article 9 du Code Noir édité par Colbert en 1645, Joseph n’est pas un enfant libre. Il est destiné à vivre asservi. Toutefois son père l’entend autrement. Il prend soin de dispenser à Joseph une éducation à la mesure des aristocrates. Le jeune garçon recevra une instruction à la fois savante, artistique et sportive.
Mois après mois, le jeune garçon acquiert les bases nécessaires à le distinguer des autres enfants de son âge. Ce père attentif nourrit l’espoir que Joseph accède à la meilleure éducation possible. Pour ce faire, il doit l’envoyer dans l’Hexagone car c’est à Paris que tout se fait, que tout se gagne. Joseph a 10 ans lorsqu’il débarque dans le port de Bordeaux. Son destin va basculer.
L’Académie Royale
Nanon, la mère de Joseph, l’accompagne dans cette nouvelle vie. Elle est noire mais le Code qui régit son existence prévoit qu’elle soit affranchie dès son arrivée dans l’Hexagone. Elisabeth, l’épouse « officielle » de Georges, a fait le voyage avec eux. Pendant quelques mois, Joseph est éduqué au contact de ces femmes avant que le chef de famille, qui règle ses dernières affaires en Guadeloupe, ne les rejoigne. Le père fréquente les salons de la haute société parisienne et introduit son enfant dans les cercles les plus fermés. Désormais, c’est l’élite qui fera son éducation.
Quelques années passent. Joseph est désormais un adolescent au corps élancé et svelte. A 13 ans, il intègre l’Académie Royale, dirigée par Nicolas Texier de la Boëssière, l’un des plus fameux maîtres d’armes du royaume. Il y apprend l’équitation sous la direction du Chevalier Dugast. Mais le jeune homme se passionne surtout pour l’escrime, l’art qui marque par excellence l’appartenance à l’aristocratie.
Titre de noblesse
Dans ce lieu où l’on forme la future élite des gens bien nés, l’enseignement se veut complet. Après le sport du matin, les jeunes élèves consacrent leur après-midi aux cours de mathématiques, d’histoire, de langues étrangères, de musique, de danse et de dessin. Dans ce contexte, Joseph excelle en tout. Sa vivacité d’esprit et ses dispositions physiques se remarquent en haut lieu. A 16 ans, il obtient un poste d’officier chez les gendarmes de la garde du roi. Trois mois de l’année sont consacrés à son souverain. Le reste du temps, il poursuit ses études.
Grâce à cette fonction, le jeune homme accède au titre de noblesse qui lui fut dénié à sa naissance. Par le mérite, Joseph obtient ce qu’on lui a refusé à cause de la couleur de sa peau. Il s’appelle désormais « le Chevalier de Saint-George ».
Une fine lame
Le Chevalier de Saint-George se distingue par ses qualités d’escrimeur, faisant ainsi honneur à son maître d’arme. On vante son talent à tel point que des tireurs de toute l’Europe se rendent à Paris pour le défier. La haute société se presse dans les salles d’armes pour admirer le chevalier fendre et toucher ; on apprécie ses assauts dont on pourra parler dans les boudoirs. Vitesse, précision et souplesse le démarquent de ses rivaux. A 19 ans, il a remporté des centaines de défis et ne s’est incliné qu’à deux reprises. Mais plus encore que l’escrime, sa passion obsessionnelle est la musique. C’est à elle qu’il veut se consacrer entièrement.
Les salons parisiens
Saint-George est un sensible, un créatif. Il ne s’en cache pas. Pour cela, il travaille le violon, son instrument favori depuis son plus jeune âge. Sous la conduite de François-Joseph Gossec, un compositeur très apprécié de l’époque, il s’exerce quotidiennement au solfège, à l’harmonie et s’initie aux bases de la composition.
Saint-George veut composer et il y parvient. Pour cela, il fréquente les salons parisiens que sa réputation de fine lame lui a ouverts. Il y joue du violon. Les dames de la bonne société ne manquent pas d’apprécier sa musique… et son physique. On dit de Joseph qu’il est beau et qu’il a du talent. Il est appelé à succéder à Gossec pour diriger l’Orchestre des Amateurs.
Avec son maître, il devient le premier compositeur français de quatuors à cordes et de symphonies concertantes qu’il fait jouer dans les salons parisiens en 1772. Jospeh a 27 ans. Il a acquis une maîtrise de la technique et de la sonorité au violon qui lui vaut un succès grandissant. La jeune reine de France, Marie-Antoinette, semble apprécier les qualités de l’élégant chevalier. Sa notoriété s’accroît. Mais un drame l’atteint. Son père meurt en 1775.
Différent des autres
Fou de chagrin, le jeune homme se réfugie dans le travail. C’est alors qu’une opportunité sans précédent s’offre à lui. La ville de Paris cherche un directeur pour son Opéra. Son nom est évoqué pour le prestigieux poste de directeur de l’Académie royale de musique. Mais des voix s’élèvent contre la candidature du Chevalier de Saint-George, ou plutôt contre la couleur de sa peau. Deux chanteuses et une danseuse de l’Opéra refusent d’être dirigées par un mulâtre et s’en émeuvent auprès de la reine. Louis XVI, a qui revient la décision finale, recule devant la polémique.
Au même moment, certaines autorités proposent de reconsidérer la question de l’Esclavage. On dit que le Roi lui-même fustige cette institution mais il n’y apporte aucune réforme. Pire, sous la pression des planteurs, deux ans plus tard, il ordonne aux Noirs et aux Mulâtres du royaume de se faire délivrer des papiers d’identité. Les unions interraciales deviennent prohibées pour les Africains ou les personnes d’origine africaine arrivées sur le sol français avant le 9 août 1777. Saint-George est de ceux là. Et puisque toutes les femmes de la haute société qu’il fréquente sont blanches, il ne peut en épouser aucune. Une nouvelle fois, l’Etat lui rappelle que la couleur de sa peau le rend différent des autres Français.
Carrière musicale
Sa musique n’en souffre pas cependant, et l’on joue même sa symphonie concertante pour deux violons au Concert spirituel où il remporte un grand succès. Sa carrière musicale arrive à son apogée. En 1777, Madame de Montesson, amie du Duc d’Orléans, l’engage comme directeur de son théâtre privé au Palais-Royal. Il entreprend d’écrire un opéra. Le 12 octobre 1778, il fait jouer pour la première fois « La Chasse », sa deuxième comédie musicale, que le public reçoit avec enthousiasme et dont la presse encense les qualités. L’année suivante, Saint-George est invité à jouer à Versailles, devant la reine Marie-Antoinette à qui l’on prête une véritable admiration pour le chevalier.
Cette proximité supposée ne plaît guère en haut lieu. Une nuit, des bandits l’agressent violemment, mais le Chevalier les met en déroute. Bien que l’on parvienne à les arrêter, les assaillants ne sont pas jugés. Et pour cause, ils appartiennent à la police secrète de Versailles. On convient que le crime semble avoir été commandité mais l’enquête s’arrête là.
Découverte de l’Angleterre
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© RFO |
Néanmoins, le compositeur se remet vite et choisit le théâtre privé de madame de Montesson pour la première représentation de L’Amant anonyme, sa troisième œuvre lyrique, qui est présentée le 8 mars 1780. Le concert des Amateurs ferme ses portes et passe le relais au concert des Olympiques qui s’installe au Palais Royal puis aux Tuileries, où il obtient la réputation de l’orchestre le plus élégant de tous les temps.
A partir de 1785, Saint-George traverse souvent la Manche pour l’Angleterre avec le duc d’Orléans et noue des relations étroites avec les hommes politiques proches des idées abolitionnistes. En 1787, il rencontre à Londres la haute société anglaise. Il fait aussi la connaissance du chevalier d’Eon, célèbre pour avoir mené une carrière d’espion dans les déguisements les plus improbables. Lors d’un dîner mondain, il croise même le fer avec ce dernier qui, fidèle à sa réputation, combat travesti en femme. Cette rencontre amicale donne naissance à un opéra-comique, « La Fille-Garçon ».
Le colonel de la Révolution
L’agitation gagne la France et une Révolution émerge. Le 14 juillet 1789, les Sans-culottes s’emparent de la prison de la Bastille, symbole de la toute puissance royale. Le 4 août, les privilèges des nobles sont abolis. Le Chevalier de Saint-George revient en France et s’installe à Lille pour composer. Son dernier opéra, « Guillaume tout-cœur ou les Amis de village », qu’il fait jouer le 8 septembre 1790, obtient un certain succès. Saint-George veut également prendre part à la marche des idées progressistes qui tiennent quelquefois l’Esclavage en horreur. Le chevalier s’enrôle alors dans la Garde nationale comme simple soldat, puis devient capitaine.
Les deux années suivantes, en dépit des agitations provoquées par la Révolution, on joue ses œuvres lyriques dans les beaux théâtres de la capitale devant un public nombreux. Mais la jeune monarchie constitutionnelle est en guerre contre de nombreux pays voisins. Les couronnes d’Europe se montrent hostiles à cette Révolution française qui menace leurs privilèges ; ne vient-elle pas d’accorder l’égalité des droits aux personnes « libres » de ses colonies, c’est à dire aux métis et aux esclaves noirs affranchis ?
Pour toutes ces raisons, Saint-George se retrouve aux premières lignes du front lorsque les Autrichiens attaquent Lille le 29 avril 1792. L’assaillant est repoussé mais Joseph reste marqué par cette tentative de domination. Le 7 septembre 1792, l’Assemblée législative a reçu des députés noirs de Saint-Domingue où les esclaves multiplient les émeutes. Pour les intégrer au processus révolutionnaire, elle autorise la création d’une unité mixte de cavalerie et d’infanterie, composée principalement d’hommes de couleur. Saint-George devient le colonel du régiment.
La légion noire
Une troupe de mille Afro-antillais est immédiatement levée sur le territoire : c’est la « Légion franche de cavalerie des Amériques et du Midi », également appelée « Légion Saint-George ». Alexandre Dumas Davy de la Pailleterie, métis comme Saint-George, est lieutenant-colonel dans la troupe. Il deviendra plus tard l’un des plus grands généraux de la République ainsi que le père du célèbre auteur des « Trois mousquetaires ».
Quelques mois plus tard, la République est proclamée. Le chevalier, de son côté, doit faire face à une nouvelle attaque des Autrichiens entrés dans Lille. Un siège s’engage. Ses troupes harcèlent l’ennemi et parviennent à reprendre des places stratégiques. Après quelques mois sous le feu des canons, ses soldats se voient affectés à d’autres bataillons. Quant à Saint-George, à la suite d’accusations dont il est la cible de la part du Général Dumouriez, lui-même passé à l’ennemi, il est destitué de son commandement par le Tribunal révolutionnaire.
Prison
C’est l’époque de la Terreur ; les têtes tombent sous le couperet de la guillotine. Pourtant, l’Esclavage est aboli dans toutes les colonies le 4 février 1793. Les hommes et les femmes noirs deviennent citoyens à part entière de la nouvelle France. Derrière les barreaux pendant plus d’un an, avec son violon pour seul compagnon, Saint-George ne peut assister à cette autre révolution qui libère les enfants parmi lesquels il a grandi. A Paris, les cartes de la politique changent rapidement. La nouvelle élite semble plus modérée dans ses jugements. La République reconnaît sa méprise à l’endroit du chevalier et le réhabilite, lui qui n’a eu de cesse, durant sa privation de liberté, de réaffirmer ses convictions progressistes.
Saint-Domingue
De l’autre côté de l’Atlantique, les esclaves de la colonie française de Saint-Domingue se soulèvent contre leurs oppresseurs. Les Noirs ne supportent plus le fouet et la soumission. A leur tête, l’esclave affranchi Toussaint-Louverture a pris la tête de ce mouvement.
A certains endroits stratégiques de l’île, les Anglais installent des bases dans le but de s’emparer complètement du territoire. La puissance britannique pratique toujours la traite négrière et l’esclavage ; si elle bat l’armée républicaine des soldats de Toussaint-Louverture, elle ramènera les citoyens à leur condition servile.
A Paris, Saint-George, en homme libre, décide de rallier Toussaint-Louverture. Il se souvient que Nanon, sa tendre mère, fut esclave et que lui-même n’est pas passé si loin de ce sort odieux. La légende dit que le Chevalier de Saint-George eut la mission de protéger les enfants de Toussaint et de les amener dans l’Hexagone afin qu’ils y fassent des études.
Mort de Saint-George
Son devoir accompli, le Chevalier de Saint-George retourne à Paris en 1797. Il a 52 ans et revient à ses premières amours en prenant la direction des concerts du « Cercle de l’Harmonie ». Mais Paris a beaucoup changé ; les évènements ont fait passer les modes.
Malgré ses réseaux et ses amis, Saint-George peine à trouver de l’argent. Puis il tombe malade ; un ulcère à la vessie le fait terriblement souffrir. Mal soigné, atteint de mauvaises fièvres, il se réfugie chez son compagnon d’arme et ancien officier de la « Légion Saint-George », Nicolas Duhamel. Le Chevalier de Saint-George s’incline face à la mort le 10 juin 1799. A l’annonce de sa disparition, les journaux célèbrent sa mémoire avec respect et émotion.
Une oeuvre particulièrement riche
Trois ans après sa disparition, Napoléon rétablit l’Esclavage et le Code Noir dans toutes les colonies, et mène une terrible répression contre les esclaves qui ont osé se soulever. Il parvient à vaincre les armées noires de la Guadeloupe, mais pas celles de Saint-Domingue qui repousse les « Dragons » et proclame son indépendance en 1802. La première Nation noire voit le jour, elle s’appelle Haïti.
Quant au Chevalier de Saint-George, il laisse derrière lui une œuvre particulièrement riche. Le célèbre Mozart, génie autrichien de la musique classique, se serait beaucoup inspiré des créations du « Nègre des Lumières » pour composer. Bien que la vie de cet homme soit largement méconnue aujourd’hui, alors que ses aventures étaient tant célébrées de son vivant, Saint-George a démontré que malgré le racisme et les préjugés, les qualités et la détermination d’un homme peuvent le mener au sommet.
En savoir plus
Claude Ribbe, Le Chevalier de Saint-George, Ed. Perrin, 2005
Toute la vie de Saint-George par l’ Association pour l’étude de la vie et de l’oeuvre du Chevalier de Saint-George.
Le Chevalier de Saint-George expliqué aux enfants.
La carrière musicale du Chevalier de Saint-George.
L’héritage africain de la musique classique.
Le Mozart noir, un documentaire-fiction consacré au prestigieux Chevalier.
A visiter aussi le site de RFO !


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