L’assassin et le malheureux relève du merveilleux des Mille et Une Nuits !

Avec la bienveillante autorisation de Lili PITAT

Ce divertissement est pratiqué à la Guadeloupe, dans la région de Basse­ Terre, principalement.

Nos renseignements ont été recueillis auprès des personnes qui ont vu jouer la scène ou qui y ont été elles-mêmes actrices.

La reconstitution a été effectuée en nous aidant de ces déclarations verbales et de deux carnets de copies de chansons manuscrites. Des inexactitudes et des contresens inhérents à toute traduction orale ont été corrigés. Les variantes principales ont été notées.

Le titre rappelle le nom des deux personnages principaux l’assassin, aussi appelé bourreau, et le malheureux, désigné également sous le nom de prince.La scène se passe dans la rue ; le dialogue est uniquement en français ; la langue est plus ou moins correcte suivant le degré d’instruction des acteurs improvisés qui s’expriment ordinairement en patois créole.

Les personnages sont grimés et portent un loup, mais n’ont jamais le visage entièrement recouvert d’un masque.

L’assassin est déguisé comme le «bandit de grand chemin » de la légende, armé d’un poignard, le front ceint d’un bandeau rouge.

Une barbe « quarantuitarde » et un vieux casque colonial du modèle « à cloche » complètent son accoutrement qui contraste avec celui du prince, sa future victime.

Le prince est richement mis, en vêtements de cour de pure fantaisie: toque à panache, cape jetée sur les épaules, culotte bouffante à crevés et l’épée au côté.

Les autres personnages, le médecin en redingote et gibus, les infirmières de la « Croix-Rouge », les magistrats à mortier, le prêtre à la soutane verdie, des agents de police et des gendarmes aux uniformes chamarrés, constituent la suite du prince et sont tour à tour figurants et acteurs.

La mise en scène varie suivant l’imagination et les moyens dont disposent les exécutants, tous gens du peuple.

Analysons ce sketch, à émotions fortes, dont l’essentiel est constitué par quatre couplets chantés.Le prince se promène entouré de sa cour; tandis qu’il converse avec les gens de sa suite, un individu surgit et engage avec lui une discussion qui s’envenime : 

Premier couplet
L’ASSASSIN

Que fais-tu étranger à cette heure
Pour te trouver aujourd’hui sous ma main ;
Cherchant longtemps à grands pas un milord,
Le malheureux, le riche ou le gamin ?
As-tu de l’or pour te sauver la vie,
Ou de l’argent pour apaiser ma rage,
Car, sans pitié, j’arracherai la vie
A tous les conscrits qui se trouvent au passage! (bis )

Deuxième couplet
LE MALHEUREUX

Dans quel cas je me trouve aujourd’hui !
Viens criminel me tuer sans jugement.
Tu me demandes, à voix basse et sans bruit,
Ce que tu dois demander bien souvent
En arrachant la vie d’un malheureux.
C’est te damner pour toute l’éternité,
Mais pense bien que ton âme, glorieux,
Sera plus noire que dans l’obscurité (bis).

Troisième couplet
L’ASSASSIN

Cherchant longtemps à grands pas un milord
Pour contenter mon injuste passion,
Pour essayer mon stylet sur ton cœur,
Je te tueraI sans aucune rémission,
Que Dieu m’oublie aujourd’hui pour toujours
D’avoir commis cette action criminelle !
J’abandonne aujourd’hui son amour,
Et -je t’envoie au ciel, à l’Eternel (bis). 

Quatrième couplet
LE MALHEUREUX

 

Oh! Malheureux tu as soif de mon sang !

Oseras-tu mettre ton poignard sur mon coeur ?
Lève les yeux vers le firmament, 
Là tu verras les astres du Seigneur
Tremble, tremble, assassin contre moi,
Car la vengeance sur ta tête reposera
Et pense bien à l’aspect de la Croix
Qui tombera, comme la grêle, sur toi (bis).

 

Au moment où le prince achève le dernier couplet,

l’assassin le frappe d’un coup de poignard.

Du sang de bœuf contenu dans une vessie inonde la victime.

L’émotion de l’assistance est à son comble ;

les témoins nous ont avoué qu’enfants, ils avaient peine à cacher leur peur.

Ce moment psychologique est choisi pour faire la quête.

Médecins et infirmières s’affairent auprès du prince,

étendu sur un tapis hâtivement jeté, et lui prodiguent des soins.

La police procède à l’arrestation de l’assassin, puis à son interrogatoire que les acteurs s’ingénient à corser par des trouvailles de ce genre :

– Est -ce bien toi qui a tué le fils du roi ?

– Moi ?

– Oui, oui, c’est toi, avoue.

– Non, on… on… ce n’est pas moi, je n’ai tué qu’un « ouassous » (roi SOÛL).

Cette plaisanterie déclenche le fou rire. L’assassin est condamné après un jugement sommaire au cours duquel les juges donnent libre cours à leur verve.

Toute la troupe de « masques » repart pour aller jouer plus loin, à un autre carrefour : l’assassin, enchaîné, marche en tête suivi du prince entouré de ses sujets ; les gamins, revenus de leur émotion, encadrent le défilé, ne voulant rien perdre de la scène.

La simplicité du thème, à la portée des esprits les plus frustres, la richesse et l’éclat des costumes, le mélange de tragique et comique, malgré l’absence de décor, expliquent le succès de cette mascarade.

Depuis quand ce déguisement est-il en vogue, quel est le texte exact et d’où vient-il ? Ce sont autant de points que nous avons essayé d’approfondir sans y parvenir.

C’est le propre des récits, lorsqu’ils sont admis dans la tradition populaire, de devenir anonymes, même lorsqu’ils s’y incorporent tout constitués, comme dans le cas présent.

Plusieurs personnes ayant dépassé la soixantaine nous affirmé que cette scène était déjà en vogue à la Guadeloupe antérieurement à 1900.

Le texte en vers ne semble avoir subi que peu de modifications.

Les erreurs de versification qu’il contient et les variantes que nous avons relevées sont des déformations courantes, qui se retrouvent dans toutes les traditions orales.

Il faut, en effet, tenir compte du fait que ce texte a été transmis depuis plus d’un demi-siècle dans le milieu populaire où le patois créole est plus répandu que le français; ceux qui répètent des mots sans en comprendre exactement le sens ont toujours tendance à les déformer.

Le fait remarquable est que le texte n’a pas été « créolisé ».

Le thème de la scène étranger aux Antilles, la versification, le vocabulaire recherché., le choix des images sont des indices que ce récit a été importé de France. A quelle époque et dans quelles circonstances ? Toute la question est là. Est-ce un extrait d’un mélodrame du XIXe siècle apporté aux Antilles par une troupe de comédiens de passage dont les tournées étaient alors plus fréquentes qu’actuellement ? Il ne semble pas, car le sujet de la scène se rattache plutôt à une époque antérieure à 1848.

On s’explique difficilement comment ce morceau, joué par des artistes de passage, a pu être admis d’emblée dans le répertoire classique du carnaval antillais, On est amené à supposer qu’il faisait déjà partie en France du répertoire des troupes foraines qui le jouaient sur les « tréteaux ».

Nous formulons cette hypothèse sans pouvoir l’étayer de preuves certaines. Un Antillais., sous-officier d’infanterie coloniale, nous a affirmé qu’il avait vu jouer cette scène dans une rue de Saint-Denis (Seine) au cours de l’année1939. Ce témoignage, recoupé par d’autres, permettrait d’approfondir le cas curieux de cette scène admise toute faite par la tradition antillaise.

Le déguisement dit « des masques à congo » va nous permettre de voir comment la tradition africaine a été assimilée par le milieu créole.

Ces deux scènes du carnaval, toutes deux bien dans la tradition locale, sont pourtant à l’opposé l’une de l’autre: celle de l’assassin et du malheureux relève du merveilleux des Mille et Une Nuits. C’est la tradition africaine, au contraire., qui revit dans les scènes des « masques à congo ».

Un commentaire sur “L’assassin et le malheureux relève du merveilleux des Mille et Une Nuits !

  1. bonjour a tous ; j’ai fait parti du spectacle étant jeune en Guadeloupe ; je suis passé a Trois rivière a Capes terre Gourbeyre et saint Charles un fou rire extraordinaire durant les minutes passées j’étais policier

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